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mercredi 9 septembre 2009

Le goût des adieux 5/9

__Swing___by_liallan


<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p><p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

L’idée de me donner la mort se présenta à moi dans l’année de mes douze ans. Rien d’encore aussi futile que je n’ai pas demandé à vivre, j’étais trop jeune, non, juste la lassitude émotionnelle d’entre percevoir les disputes furieuses de mes parents. Une réaction de fuite face à l’impossible gestion d’une crise qui ne m’appartenait pas.

Paradoxalement, l’idée de faire de la peine en leur imposant ma disparition contrebalança cette envie vivace. Comment souscrire à un acte égoïste, au sens personnel du terme, en se détachant de sa portée sur les autres ?
A aucun moment je n’ai cru à la valeur des explications larmoyantes d’une lettre d’adieux, c’est de votre faute, mais faut pas vous en vouloir, hein, c’est mieux comme ça. Et connaissant la mentalité de ces braves gens, l’absence d’annonce aurait été encore plus dure. Ils n’auraient pas plus culpabilisé, ils auraient culpabilisé différemment. Dans tous les cas, ils en auraient souffert, ce qui n’est pas très sympa. Je ne souhaitais pas qu’on me tienne rigueur d’un choix mûrement pesé. Ça puis l’incapacité à choisir le meilleur moyen d’en finir.
Pendaison trop risquée, tellement d’histoires de loupés, la corde mal calibrée, le support branlant, le nœud mal fait ; arme à feu trop irréaliste, essayez d’être pris au sérieux dans une armurerie quand votre tête passe tout juste le comptoir ; ouverture des veines trop salissante, et surtout trop longue, le temps que ça s’écoule bien, un coup à se faire engueuler d’en avoir mis partout dans la salle de bain. Je débutais, je n’avais encore que ça en rayon.

En revanche, là où j’étais passé expert, c’était dans la rédaction de testament. Ce qui finalement occupa le plus clair de mon temps, j’entendais que ce soit particulièrement soigné.
Pour commencer, le support. Papier macéré dans le café, aux bords brûlés au briquet, de quoi lui conférer un élégant aspect de parchemin. J’avais trouvé le truc dans un précis du parfait détective à côté de l’art du décodage et des trous pour observer caché derrière un journal.
La rédaction, forcément en pleins et en déliés, avec une plume à encre de chine imposée pour les arts plastiques. Maman s’adonnait à la calligraphie, j’avais donc à disposition un manuel fort instructif sur l’art de tracer les lettres. Un véritable travail de moine copiste, les enluminures en moins, la prof de dessin avait coupé court à ma carrière d’artiste peintre en soulignant que j’étais infoutu de me servir d’un pinceau.
Le contenu, enfin.

Que l’on m’enterre sur mon vélo. Retrouver la gloire des sépultures des rois mérovingiens ou chinois, le seigneur et sa monture fusionnés dans la mort, voilà qui assurerait le prestige suffisant et nécessaire qu’on est en droit d’attendre de ses obsèques. En forêt, parce que le bois que je traversais tous les jours pour aller à l’école était décidément un repère des plus chouettes. Et sous un tertre, ça permet de creuser moins tout en conservant l’élan de la cavalcade sur roues.
Pour faire bonne mesure, l’âge dénature les illusions, légos et playmobil, définitivement figés sans moi, seraient placés par rangées, en armes et armures, les véhicules à gauche, les montures à droite, et enfouis à mes côtés, ma garde d’honneur. Et la garantie de les retrouver prêts à l’usage dans le cas d’une résurrection inattendue, on nous rebattait les oreilles avec ça à la catéchèse.
Je repris le paragraphe sur la belle dame, il me semblait plus que jamais inspiré, surtout après avoir vu Gremlins.
Ne restait que l’épineux problème de mes livres. Je les aurais bien conservés par devers moi au cas où je m’ennuie vers le milieu ou la fin de l’éternité, mais je voyais mal comment les prémunir de la désagrégation. Je devais donc me résoudre à les léguer.
Je choisis en définitive la future médiathèque de Guilers comme dépositaire de ma collection. Ses rayonnages avaient alimenté mon goût irrépressible pour la lecture, je me devais de lui rendre la pareille. Il était seulement question de les regrouper en une seule bibliothèque, distincte, mentionnant ma donation, et son caractère exceptionnel. Que chaque lecteur sache comme il m’en coûtait de les abandonner.

Ce fut bel et bien fait, dûment scellé, et glissé dans un tube de la balançoire du jardin.
Je n’étais pas encore fixé sur la façon de m’y passer que mes parents nous demandaient si nous voulions retourner vivre en Nouvelle-Calédonie.
Il doit encore être là-bas, la balançoire n’avait pas bougé à mon dernier passage  à Guilers.




Illustration : Swing, par liallan, sur DeviantArt

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