Sour Lounge

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dimanche 13 septembre 2009

Le goût des adieux 9/9

<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

Anubis_mask_by_Oission


Je ne suis pas pour autant décédé. C’est l’envie, ou le besoin, c’est vous qui voyez, qui m’est passé. Souriez en vous disant que l’âge adulte est funeste pour le romantisme adolescent, ce n’est pas non plus la question.

 

 

 

J’ai grandi, bien sûr, finis par mettre un terme à la cristallisation autour d’Aurélie, suis parvenu à me faire aimer, plus encore à le savoir, ai atteint le Saint Graal d’une sexualité non imaginaire. Il y  eu des bas encore, et comme les précédents ils ont été suivis de hauts. Il y a eu des femmes, quelques hommes, de l’amour et du sexe. Il y a eu des disputes aussi effrayantes que celles de mes parents. Il y a eu des expérimentations malheureuses et des mises en danger éhontées.
J’ai vécu, en un mot. Plus exactement, je me suis mis à vivre.

 

 

 

 

Une de mes amies a eu sa période mystique avec une intensité peu commune. Elle s’est mise à communiquer avec les défunts, ses tirages de cartes ont estomaqué les destinataires, des prémonitions quant au sort de ceux qu’elle aimait se sont avérées exactes, elle a soigné un homme qui souffrait depuis des années par la seule imposition de ses mains. Avec de la barbe j’aurais pu l’appeler Jésus-Christ.
Cette amie, dans sa quête permanente des énergies, s’intéressa à tous les horoscopes existant, pour tenter y distinguer de plus sérieux que d’autres. Celtes, mongol, indien, maya, aztèque, hurons, dingue de voir comme peut-être répandue la croyance en l’influence de notre date de naissance sur nos destinées. Au moins aussi dingue que de constater leur omniprésence sur les sites féminins.
Ce qui lui fit m’en parler était l’horoscope égyptien.

 

 

 

 

Depuis le lycée, j’arborais le pseudo d’Anubis, dieu égyptien des nécropoles et accompagnateur des défunts. Hadès avait plus de panache pour une relation morbide encore plus prononcé, c’est le côté infernal qui m’interpellait, mais il était déjà tagué dans les toilettes.
J’adoptai donc ce pseudonyme et le traînai partout avec moi, le présentant chaque fois qu’il était nécessaire de donner un nom qui ne soit pas le mien.
Or les recherches de cette amie établissaient que ma naissance me mettait sous la protection tutélaire dudit Anubis. Selon les égyptiens du moins, pour les celtes je ne me souviens pas.

 

 

 

 

 

 

La coïncidence m’interpella quelque peu. Et me fit réfléchir.
Ainsi, mon rapport à la mort m’apparut autrement plus sain. J’avais une connexion avec elle. Peut-être m’étais-je simplement fourvoyé en me persuadant qu’elle me concernait.
Me revint alors l’attention que je parvenais à prêter à mes amis comme à de parfaits inconnus lorsqu’il était question de les écouter se livrer. Me revint la compassion que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver sitôt que j’étais confronté à la détresse. Me revint surtout comme m’avaient touchés les squelettes dans la tribu, non en tant que morts sans sépulture, mais justement en tant qu’humains honorés jusqu’au passage vers un au-delà. J’avais une âme d’accompagnateur.
Dans le même temps, ma relation aux testaments vint se juxtaposer à cette nouvelle compréhension.
Une solution s’imposait d’elle-même.

 

 

 

Je pris des cours du soir en plus de mon travail quotidien, sacrifiant ma vie sociale et mettant en péril ma vie amoureuse.
Deux ans plus tard, forcené, j’obtenais mon diplôme, récupérais mon mariage au bord de la rupture et abandonnais la comptabilité pour me consacrer à ma seule et unique vocation.

 

 

Bien sûr les débuts ont été un peu dur, quarante-sept ans n’est pas le meilleur âge pour se recycler, notamment dans cette branche. Mais mieux vaut tard que jamais, dirait l’autre.

 

 

Aujourd’hui, je traite des affaires des morts et rédige des testaments. Aujourd’hui, je suis un des plus vieux clercs de notaire débutant de la profession.

Illustration : Anubis mask, par Oission, sur DeviantArt

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samedi 12 septembre 2009

Le goût des adieux 8/9

bandage_by_9ualia





<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

L’ombre d’Aurélie se remit à planer lorsqu’au détour d’une rue, je l’aperçus en compagnie d’une amie. Les années s’étaient écoulées, elle n’avait pas changé. Et malgré la profondeur à laquelle je les avais enfoui, mes sentiments rejaillirent dans un soupir de bouchon de champagne dégazé. Le besoin de douleur avec.

Je m’étais laissé priver du choix de ma souffrance, j’avais souscrit au refus d’attenter à mes jours, mais je n’étais pas à l’abri d’un accident. Surtout s’il pouvait être providentiel.
La tendance était présente depuis mes tendres années, lorsque je m’étais pris à imaginer l’accident qui me mènerait dans l’ambulance, alors que la fillette dont j’étais amoureux venait me tenir la main. Il s’agissait sans aucun doute d’une création fantasmée du contact, par lequel exprimer ses sentiments, ce qui déjà à l’époque me posait problème.
Il était toujours question de ça, avec sous-jacente la nécessité d’en finir, puisque conscient de l’impossibilité d’aboutir. De facteur de rencontre, l’accident devenait facteur de deuil.

J’en revins par la même occasion à penser en terme de testament, seul écrit dorénavant destiné à autrui. Seule exercice maîtrisé, aussi.
Son écriture occupait tous mes moments intellectuellement libres.

Ainsi songeai-je au sort de mes livres alors que ne sachant freiner, je dévalai à roller une rue abrupte de Rennes, débouchant sur un carrefour à forte circulation, le feu au rouge.
Je ne voyais quiconque susceptible de manifester une once d’intérêt pour les histoires de vampires, les sagas adolescentes de Moorcock, encore moins pour les répétitives horreurs de Koontz. Et force était de reconnaître que les classiques, je les avais tous empruntés, cantonnant mes achats à la littérature populaire. Un certain témoignage de l’assuétude à la consommation.
Finalement, je décidai de les faire parvenir au CDI de Mariotti, mon dernier collège à Nouméa, où j’avais découvert nombre d’auteurs de ma collection.

Le sort de mes bandes dessinées m’occupa alors que je rentrai de nuit, longtemps après l’heure du crime, suivi par deux frottements de jeans sur lesquels je n’osais me retourner.
Là c’était plus simple. Mon meilleur ami, principal consommateur de mes acquisitions, les recevrait avec plaisir. L’idée qu’il puisse en revendre une partie pour financer ses dépendances ne m’ennuyait plus que ça. Après tout, l’essentiel était qu’il en tire un quelconque profit.

Le wakizachi gravé de runes indéchiffrables, reçu en tant que meilleur joueur d’une convention de jeux de rôles trouva son destinataire alors que je perchais en équilibre en haut d’une falaise venteuse, dans le maquis autour de Nice.
L’ami chez qui je me trouvais alors partageait mon attirance pour les lames, y compris non aiguisées, et m’avait fait vivre une belle partie durant cette convention. Il était normal qu’il conserve un souvenir de cette période.

Je trouvais enfin à qui reviendraient mes manuels de jeu de rôle en me faisant un mauvais trip sur un joint roulé à la sauvage par un punk polonais dans une rave off.
Un ami encore, initié par mes soins alors que je commençais à peine, dont l’imagination fertile promettait de belles choses. Tout simplement.

Pour le reste, l’avantage d’être étudiant incluait de passer l’essentiel des économies non consacrées à la lecture dans la boisson et les stupéfiants divers. Ce qui au final ne faisait pas tant que ça de boisson ni de stupéfiant, le budget restait serré.

Ne restait que la disposition du corps, seul véritable difficulté.
Elle me vint en revenant de Toulouse en pleine grève des cheminots, lorsque je me trouvai bloqué dans une gare de campagne, sans argent, ni idée d’où se trouvait Rennes. Je réussis à faire du stop, pour la première fois de ma vie, et fut pris par un chauffard patenté et fier de l’être. Difficile d’expliquer à son chauffeur qu’on voudrait descendre quand il est courbé sur son volant, à cent vingt sur les routes de campagne, un regard furieux braqué sur la route.
Qu’on l’abandonne à la fosse commune. Il ne valait guère mieux. Une santé de jeune homme qui ne fait pas d’exercice, encore soumis aux assauts acnéiques, entamés par les abus licites et illicites, n’ayant rien connu aux choses de l’amour. La fosse commune convenait parfaitement à l’aboutissement de la déchéance.

Ce fut mon dernier testament. Celui que trouveront assurément mes proches en explorant mes archives à la recherche d’un tel document.




Illustration :
bandage, par 9ualia, sur DeviantArt

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vendredi 11 septembre 2009

Le goût des adieux 7/9

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<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

Ce n’est pas pour autant que mes accès mortifères se dissipèrent, loin s’en faut. Il aura simplement fallu trouver une autre voie pour les exprimer. Comme il aura fallu trouver une autre voie pour réprimer la passion que continuait m’inspirer Aurélie.

Le bac obtenu, je dus tempêter pour obtenir de poursuivre mes études en Métropole et partant, tenter m’émanciper du joug parental, pour ne pas dire maternel. Finalement, le choix de la bonne filière, encore inexistante sur le Territoire, aura eu raison des inquiétudes les plus aviaires.
Pour compenser, il fut convenu que mes parents retourneraient eux aussi en Métropole ... On n’entaille pas comme ça le cordon ombilical, déjà légué ou non.
Heureusement, Maman fut terrifiée par les conditions de vie là-bas, durant mon accompagnement, et elle rentra aussi sec, sitôt trouvé à me loger, ayant abandonné tout projet de déménagement. Le soulagement fut à la hauteur de l’inquiétude.

Les jeux de rôle pouvaient enfin m’occuper à loisir, il n’y avait plus au dessus de ma tête l’angoisse matriarcale des suicides de joueurs pour me dissuader.
Ce devint donc le principal exutoire à mes préoccupations romantiques. Armes, animaux de compagnie, défuntes amantes, tous supports étaient bons à devenir des incarnations d’Aurélie, devenue pour l’occasion Orely. De la sorte, je palliais à son absence en organisant son omniprésence.
Comme bien des amateurs, j’allai jusqu’à créer un univers, le voulant le plus original possible. Orely devint une épée toute puissante – ce n’est pas alors que je voyais la référence phallique, actrice alors que j’étais un seigneur aux tous pouvoirs enfermé dans la glace. L’imagination n’a décidément guère de réalité.
Comme de bien entendu, je concoctai une première aventure à faire vivre à mes joueurs.

Une séance ne suffit pas, il en aurait nécessité bien d’autres pour commencer à effleurer le cœur des manipulations à l’œuvre. Je me contentai de raconter le scénario à une des joueuses, passionnée de son personnage, donc un peu de l’univers quand même.
C’est elle qui me poussa à écrire ce que je lui racontais.
Donc je tombai amoureux, tentai lui avouer ma flamme dans une missive aussi fleuve que j’étais ivre-mort, et faute de mieux, me mis à la rédaction de cet ambitieux ouvrage de Science Fiction.

Il avorta au bout de quelques chapitres. L’histoire se diluait déjà et d’autres préoccupations m’occupaient.
Néanmoins, le goût de l’écriture était là. Et d’une certaine manière, il n’était que le prolongement de ma passion pour les testaments.

Je me mis à écrire une nouvelle à l’occasion d’un concours, fortement poussé par la joueuse amatrice de mes mots.
Il y était question de suicide, de romantisme, et … d’Orely.
Faute de pouvoir les vivre, mes deux préoccupations qu’étaient la mort et Aurélie se trouvaient enfin enlacées sous mes mots en une sorte de testament instantané.

S’ensuivirent un certain nombre de nouvelles, invariablement calquées sur ces thématiques, de près ou de loin, alimentées par mon incapacité à approcher d’autres filles, autrement du moins que par de chastes sentiments et de courtoises distances.
A force de louanges, j’en arrivais à croire en quelque talent, nourri par la poésie de Thiéfaine.
Et progressivement, je parvins à me persuader avoir fait le deuil d’Aurélie. Loin des yeux …

Aussi m’attachai-je à quelque chose de plus ambitieux, quelque chose avec un message, des sens cachés, une revendication, quelque chose de grand, de fort, de brillant. Quelque chose qui soit digne d’un écrivain en somme.
Un ami littéraire coupa mes ailes en plein vol en me livrant la critique froide et sans concession du premier paragraphe. Je ne serais pas écrivain.
Une amie m’avait dit un jour que j’arrêterais d’écrire le jour où je serais heureux. Elle se trompait manifestement. Mais sans doute était-ce elle qu’elle essayait de convaincre.


Illustration : Writing Stories Again, par nelleke, sur DeviantArt

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jeudi 10 septembre 2009

Le goût des adieux 6/9

Borderline_by_stilllifepaul



<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

De n’avoir pu m’exécuter n’avait rien ôter à ma tentation mortelle. Elle était là, et ne demandait qu’à s’exprimer. Et quel état est le plus à même de souscrire à une telle demande, sinon l’adolescence ?

Païta. La campagne. La Brousse. Une première année au collège de la commune, à tisser des camaraderies sans guère plus de profondeur, comment concilier le petit métro plongé dans ses livres et ses légos, et les gamins du coin ne songeant qu’à profiter du soleil et du plein air. Puis l’inscription à Nouméa.
La ville de province. Des pairs de toutes conditions, des accoutrements de tous genres, et un autre décalage, celui du garçon vivant loin, dont la visite aux copains s’organise strictement, avec un horaire incompressible.

Se poursuivit donc l’immersion dans la lecture, au gré de ce que proposaient les CDI successifs, et la découverte du Jeu de rôles, avec son potentiel de tueries et de mort. En fond sonore, les disputes des parents, plus vives que jamais, Papa était maintenant à la retraite.

Floue pendant trois années, l’adolescence reste riche en découvertes, l’envie de mort revint sous le nom d’Aurélie.
J’avais déjà moult fois succombé à un joli minois, alimentant songes et fantasmes, je n’avais encore eu l’occasion d’approcher d’aussi près une fille qu’à l’occasion de ce voyage de langue en Australie.
Il aura fallu les quinze premiers jours pour que je tombe amoureux, les quinze suivants pour devenir son meilleur ami dans la troupe, le retour pour croire qu’enfin, et un premier lapin pour souhaiter quitter la vie sur cette douleur.

Elle était dans mon lycée, je la voyais tous les jours, connaissais son emploi du temps par cœur, la contemplais depuis les étages, le cœur faisant des bonds de cabri chaque fois qu’elle apparaissait.
Et je n’étais pour elle qu’un grand dadais barbu, aux cheveux longs, certes sympathique quand il n’est personne de mieux sous la main, mais une connaissance, sans plus.
Et cette indifférence me brûlait, ce manque de reconnaissance de mes sentiments me déchirait les boyaux, sa présence me rendait fou. Les cutters et lames de ciseaux rougis auront inscrit cette douleur sur ma peau sans parvenir à l’exorciser totalement.

Finalement, quand il fut avéré, au prix d’un aimable refus, qu’elle n’entrerait jamais dans mon univers, la décision s’imposa naturellement. Il ne me restait qu’à mourir.
Cette fois, le choix du mode opératoire fut simple, la documentation aidant. Il ne s’agirait que de se couper les veines, dans la longueur, afin de se prémunir de la bonne blague de l’intervention in extremis, j’avais assez de cicatrice pour faire l’économie de supplémentaires, et sans effusion superfétatoire.
La décision prise, je ne pouvais déroger à l’écriture du testament, les habitudes ont la vie dure jusqu’aux berges de la mort.

La transition vers l’adolescence avait de beaucoup rendu caduc mon précédent. Foin de jouets, ils sont pour les bébés. Guère plus de vélo, en faire seul, uniquement pour faire du vélo, m’avait ôté beaucoup du goût, ne restaient que les livres et la belle dame.
Ayant développé, consécutivement à mes émois, un rôle de misogyne, alimenté par Lamartine, Musset, Wilde et divers autres, je ne pouvais m’autoriser la reconnaissance de l’effigie et devait au contraire m’assurer qu’elle finisse broyée, véhicule de ma détestation pour la gent féminine et témoignage du dédain qu’elle m’inspirait désormais. Elle finirait sous une presse automobile, ça doit bien se trouver quelque part, l’exécution testamentaire c’est un métier, madame.
Quant aux livres, dont le compte commençait à s’allonger, doucement mais sûrement, qu’ils soient brûlés en un grand feu de joie contrainte. Je ne voulais rien laisser derrière moi, n’ayant finalement jamais rien eu de ce qui importait, ni n’ayant eu la moindre valeur moi-même.
Juste. Juste remettre à Aurélie mon
Stormbringer, dernier tome de la saga d’Elric, qu’elle trouve entre les lignes toute la tragédie de la fin de mon monde pour l’avoir rencontrée, et m’être alimenté à travers elle. Qu’elle culpabilise, pour la peine. D’avoir tant manqué. De m’avoir tant marqué. De son joli sourire. De ses yeux en amande. De sa peau si douce.

Plus de mot en revanche pour mes parents, je ne les supportais plus, d’autant qu’ils étaient quand même un peu responsables si je me retrouvais à gérer cette vie pourrie, moi je n’avais rien demandé à la base. Et puis de toute façon ils ne pouvaient pas me comprendre, alors à quoi bon.
En revanche, je laissai mon agenda à ma petite sœur, celui avec les citations misogynes et les poèmes désespéré, celui avec les traces de mon sang et les acrostiches en A, en U, en R, en E, je n’en dis pas plus, celui avec les paroles de groupes de métal sous la reproduction de leur nom calligraphié, celui avec le répertoire des bouquins lus. Celui avec les mots d’un Kurt Cobain encore en vie : I hate myself and I wanna suicide. Qu’elle n’ait plus besoin de se cacher pour piquer mes citations.

J’étais prêt, rien ne me retenait, il a suffit d’un couac. Une amie inquiète de constater de nouvelles marques sur mon bras me fit promettre de ne plus me faire de mal. Je n’ai jamais su résister aux témoignages d’affection, je n’ai jamais voulu manquer à ma parole. Piégé sur un seul bête accès d’émotion. Vraiment pas de bol.




Illustration : Borderline, par stilllifepaul, sur DeviantArt

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mercredi 9 septembre 2009

Le goût des adieux 5/9

__Swing___by_liallan


<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p><p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

L’idée de me donner la mort se présenta à moi dans l’année de mes douze ans. Rien d’encore aussi futile que je n’ai pas demandé à vivre, j’étais trop jeune, non, juste la lassitude émotionnelle d’entre percevoir les disputes furieuses de mes parents. Une réaction de fuite face à l’impossible gestion d’une crise qui ne m’appartenait pas.

Paradoxalement, l’idée de faire de la peine en leur imposant ma disparition contrebalança cette envie vivace. Comment souscrire à un acte égoïste, au sens personnel du terme, en se détachant de sa portée sur les autres ?
A aucun moment je n’ai cru à la valeur des explications larmoyantes d’une lettre d’adieux, c’est de votre faute, mais faut pas vous en vouloir, hein, c’est mieux comme ça. Et connaissant la mentalité de ces braves gens, l’absence d’annonce aurait été encore plus dure. Ils n’auraient pas plus culpabilisé, ils auraient culpabilisé différemment. Dans tous les cas, ils en auraient souffert, ce qui n’est pas très sympa. Je ne souhaitais pas qu’on me tienne rigueur d’un choix mûrement pesé. Ça puis l’incapacité à choisir le meilleur moyen d’en finir.
Pendaison trop risquée, tellement d’histoires de loupés, la corde mal calibrée, le support branlant, le nœud mal fait ; arme à feu trop irréaliste, essayez d’être pris au sérieux dans une armurerie quand votre tête passe tout juste le comptoir ; ouverture des veines trop salissante, et surtout trop longue, le temps que ça s’écoule bien, un coup à se faire engueuler d’en avoir mis partout dans la salle de bain. Je débutais, je n’avais encore que ça en rayon.

En revanche, là où j’étais passé expert, c’était dans la rédaction de testament. Ce qui finalement occupa le plus clair de mon temps, j’entendais que ce soit particulièrement soigné.
Pour commencer, le support. Papier macéré dans le café, aux bords brûlés au briquet, de quoi lui conférer un élégant aspect de parchemin. J’avais trouvé le truc dans un précis du parfait détective à côté de l’art du décodage et des trous pour observer caché derrière un journal.
La rédaction, forcément en pleins et en déliés, avec une plume à encre de chine imposée pour les arts plastiques. Maman s’adonnait à la calligraphie, j’avais donc à disposition un manuel fort instructif sur l’art de tracer les lettres. Un véritable travail de moine copiste, les enluminures en moins, la prof de dessin avait coupé court à ma carrière d’artiste peintre en soulignant que j’étais infoutu de me servir d’un pinceau.
Le contenu, enfin.

Que l’on m’enterre sur mon vélo. Retrouver la gloire des sépultures des rois mérovingiens ou chinois, le seigneur et sa monture fusionnés dans la mort, voilà qui assurerait le prestige suffisant et nécessaire qu’on est en droit d’attendre de ses obsèques. En forêt, parce que le bois que je traversais tous les jours pour aller à l’école était décidément un repère des plus chouettes. Et sous un tertre, ça permet de creuser moins tout en conservant l’élan de la cavalcade sur roues.
Pour faire bonne mesure, l’âge dénature les illusions, légos et playmobil, définitivement figés sans moi, seraient placés par rangées, en armes et armures, les véhicules à gauche, les montures à droite, et enfouis à mes côtés, ma garde d’honneur. Et la garantie de les retrouver prêts à l’usage dans le cas d’une résurrection inattendue, on nous rebattait les oreilles avec ça à la catéchèse.
Je repris le paragraphe sur la belle dame, il me semblait plus que jamais inspiré, surtout après avoir vu Gremlins.
Ne restait que l’épineux problème de mes livres. Je les aurais bien conservés par devers moi au cas où je m’ennuie vers le milieu ou la fin de l’éternité, mais je voyais mal comment les prémunir de la désagrégation. Je devais donc me résoudre à les léguer.
Je choisis en définitive la future médiathèque de Guilers comme dépositaire de ma collection. Ses rayonnages avaient alimenté mon goût irrépressible pour la lecture, je me devais de lui rendre la pareille. Il était seulement question de les regrouper en une seule bibliothèque, distincte, mentionnant ma donation, et son caractère exceptionnel. Que chaque lecteur sache comme il m’en coûtait de les abandonner.

Ce fut bel et bien fait, dûment scellé, et glissé dans un tube de la balançoire du jardin.
Je n’étais pas encore fixé sur la façon de m’y passer que mes parents nous demandaient si nous voulions retourner vivre en Nouvelle-Calédonie.
Il doit encore être là-bas, la balançoire n’avait pas bougé à mon dernier passage  à Guilers.




Illustration : Swing, par liallan, sur DeviantArt

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