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mardi 8 septembre 2009

Le goût des adieux 4/9

<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

Skeleton_by_angreal


Mon rapport à la mort prit une nouvelle tournure en 1985.
J’avais alors neuf ans, tout au plus, et nous étions en visite chez des amis, en tribu. Alors que les adultes parlaient, je jouais avec les enfants, et déjà un rapport étrange s’établissait entre nous. La mort du leader kanak Jean-Marie Tjibaou était toute récente. Ils m’interrogèrent sur ma perception de son meurtrier. Le nom me disait quelque chose, je pressentais que ma réponse déterminerait ma place parmi eux, mais impossible de me souvenir de qui il s’agissait. J’optai finalement pour une réponse aussi diplomate que couleuvrine. Je ne sais toujours pas si elle leur convenait.
Ils m’entraînèrent tout de même à leur suite dans les brousses, pour me montrer un secret. Et quel secret. Recroquevillés dans une grotte étroite, deux squelettes blanchissaient en silence. Des squelettes. D’anciens cadavres. D’anciens morts. D’anciens vivants.
Si j’avais des affinités certaines avec la Camarde, je n’avais encore jamais vu son œuvre de près ou de loin. Et ils me confiaient ce secret, à moi, petit homme loyal prêt à rivaliser avec le silence d’une tombe. L’honneur me transcendait.

Dans les semaines qui suivirent, mes parents trouvèrent de fort mauvais goût d’avoir transformé un tas de terre, probablement destiné à renouveler les parterres, en sépulture. Déjà le problème de communication intergénérationnelle. Ils ne daignèrent pas même reconnaître l’application avec laquelle j’avais tassé les mottes avant d’orner le tout de la croix incontournable. Ma fierté en demeura pourtant intacte, mon œuvre mentalement photographiée pour la postérité.
Je profitai donc de l’assignation à résidence pour revoir mon testament, enrichi de la récente expérience funéraire.

Que l’on donne mes os à ronger à la nature. Voilà qui me semblait un préambule impératif et plein de fougue. Abandonner mon corps dans un coin du jardin, éventuellement du salon si le temps ne s’y prêtait pas, et le laisser se défaire tranquillement de son attachement à la matière. Ni plus, ni moins.
Eventuellement était-il recommandé de me couvrir de ce vieil imperméable-cape-tente-déguisement de détective tant apprécié ; je le savais dans le cas contraire destiné à la poubelle.
Pour le reste, les dispositions ne changeaient guère.
A l’exception du métal fondu, dont la sophistication tranchait par trop avec mon retour à la terre nourricière. Et du bambi en verre, malencontreusement brisé dans un faux mouvement de vraie humeur quelques semaines auparavant.
De toutes façons, l’essentiel de nos affaires était dans un garde-meuble en métropole, autant dire perdues ou abandonnées, et j’avais plus que jamais conscience de la nécessité de se soulager matériellement.

Ma petite sœur, une seconde, la première n’est à ce jour toujours pas réapparue, ma petite sœur, donc, apposa avec entrain sa signature de témoin de trois ans sur le feuillet, je scellai l’enveloppe avec de la cire de Babybel moulé au couvercle de colle Cléopâtre, et le tout fut glissé sous un carreau décollé, à l’abri des regards. Qui ignore ne peut convoiter, j’aurais été assez ennuyé qu’on se prenne de m’assassiner sans mon consentement.
Je mis par contre un peu de temps avant d’accorder confiance à mon seul témoin. Finalement, étant un peu trop vive pour se laisser enterrer vivante avec mon secret, je choisis de déplacer la cachette de mon testament un jour où ma petite sœur était chez mes grands-parents.

Illustration : Skeleton, par angreal, sur DeviantArt

Posté par d autres à 11:00 - Echos de la ZEx - Commentaires [0] - Permalien [#]

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