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jeudi 10 septembre 2009

Le goût des adieux 6/9

Borderline_by_stilllifepaul



<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>

De n’avoir pu m’exécuter n’avait rien ôter à ma tentation mortelle. Elle était là, et ne demandait qu’à s’exprimer. Et quel état est le plus à même de souscrire à une telle demande, sinon l’adolescence ?

Païta. La campagne. La Brousse. Une première année au collège de la commune, à tisser des camaraderies sans guère plus de profondeur, comment concilier le petit métro plongé dans ses livres et ses légos, et les gamins du coin ne songeant qu’à profiter du soleil et du plein air. Puis l’inscription à Nouméa.
La ville de province. Des pairs de toutes conditions, des accoutrements de tous genres, et un autre décalage, celui du garçon vivant loin, dont la visite aux copains s’organise strictement, avec un horaire incompressible.

Se poursuivit donc l’immersion dans la lecture, au gré de ce que proposaient les CDI successifs, et la découverte du Jeu de rôles, avec son potentiel de tueries et de mort. En fond sonore, les disputes des parents, plus vives que jamais, Papa était maintenant à la retraite.

Floue pendant trois années, l’adolescence reste riche en découvertes, l’envie de mort revint sous le nom d’Aurélie.
J’avais déjà moult fois succombé à un joli minois, alimentant songes et fantasmes, je n’avais encore eu l’occasion d’approcher d’aussi près une fille qu’à l’occasion de ce voyage de langue en Australie.
Il aura fallu les quinze premiers jours pour que je tombe amoureux, les quinze suivants pour devenir son meilleur ami dans la troupe, le retour pour croire qu’enfin, et un premier lapin pour souhaiter quitter la vie sur cette douleur.

Elle était dans mon lycée, je la voyais tous les jours, connaissais son emploi du temps par cœur, la contemplais depuis les étages, le cœur faisant des bonds de cabri chaque fois qu’elle apparaissait.
Et je n’étais pour elle qu’un grand dadais barbu, aux cheveux longs, certes sympathique quand il n’est personne de mieux sous la main, mais une connaissance, sans plus.
Et cette indifférence me brûlait, ce manque de reconnaissance de mes sentiments me déchirait les boyaux, sa présence me rendait fou. Les cutters et lames de ciseaux rougis auront inscrit cette douleur sur ma peau sans parvenir à l’exorciser totalement.

Finalement, quand il fut avéré, au prix d’un aimable refus, qu’elle n’entrerait jamais dans mon univers, la décision s’imposa naturellement. Il ne me restait qu’à mourir.
Cette fois, le choix du mode opératoire fut simple, la documentation aidant. Il ne s’agirait que de se couper les veines, dans la longueur, afin de se prémunir de la bonne blague de l’intervention in extremis, j’avais assez de cicatrice pour faire l’économie de supplémentaires, et sans effusion superfétatoire.
La décision prise, je ne pouvais déroger à l’écriture du testament, les habitudes ont la vie dure jusqu’aux berges de la mort.

La transition vers l’adolescence avait de beaucoup rendu caduc mon précédent. Foin de jouets, ils sont pour les bébés. Guère plus de vélo, en faire seul, uniquement pour faire du vélo, m’avait ôté beaucoup du goût, ne restaient que les livres et la belle dame.
Ayant développé, consécutivement à mes émois, un rôle de misogyne, alimenté par Lamartine, Musset, Wilde et divers autres, je ne pouvais m’autoriser la reconnaissance de l’effigie et devait au contraire m’assurer qu’elle finisse broyée, véhicule de ma détestation pour la gent féminine et témoignage du dédain qu’elle m’inspirait désormais. Elle finirait sous une presse automobile, ça doit bien se trouver quelque part, l’exécution testamentaire c’est un métier, madame.
Quant aux livres, dont le compte commençait à s’allonger, doucement mais sûrement, qu’ils soient brûlés en un grand feu de joie contrainte. Je ne voulais rien laisser derrière moi, n’ayant finalement jamais rien eu de ce qui importait, ni n’ayant eu la moindre valeur moi-même.
Juste. Juste remettre à Aurélie mon
Stormbringer, dernier tome de la saga d’Elric, qu’elle trouve entre les lignes toute la tragédie de la fin de mon monde pour l’avoir rencontrée, et m’être alimenté à travers elle. Qu’elle culpabilise, pour la peine. D’avoir tant manqué. De m’avoir tant marqué. De son joli sourire. De ses yeux en amande. De sa peau si douce.

Plus de mot en revanche pour mes parents, je ne les supportais plus, d’autant qu’ils étaient quand même un peu responsables si je me retrouvais à gérer cette vie pourrie, moi je n’avais rien demandé à la base. Et puis de toute façon ils ne pouvaient pas me comprendre, alors à quoi bon.
En revanche, je laissai mon agenda à ma petite sœur, celui avec les citations misogynes et les poèmes désespéré, celui avec les traces de mon sang et les acrostiches en A, en U, en R, en E, je n’en dis pas plus, celui avec les paroles de groupes de métal sous la reproduction de leur nom calligraphié, celui avec le répertoire des bouquins lus. Celui avec les mots d’un Kurt Cobain encore en vie : I hate myself and I wanna suicide. Qu’elle n’ait plus besoin de se cacher pour piquer mes citations.

J’étais prêt, rien ne me retenait, il a suffit d’un couac. Une amie inquiète de constater de nouvelles marques sur mon bras me fit promettre de ne plus me faire de mal. Je n’ai jamais su résister aux témoignages d’affection, je n’ai jamais voulu manquer à ma parole. Piégé sur un seul bête accès d’émotion. Vraiment pas de bol.




Illustration : Borderline, par stilllifepaul, sur DeviantArt

Posté par d autres à 11:00 - Echos de la ZEx - Commentaires [0] - Permalien [#]

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