mardi 8 septembre 2009
Le goût des adieux 4/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Mon
rapport à la mort prit une nouvelle tournure en 1985.
J’avais
alors neuf ans, tout au plus, et nous étions en visite chez
des amis, en tribu. Alors que les adultes parlaient, je jouais avec
les enfants, et déjà un rapport étrange
s’établissait entre nous. La mort du leader kanak Jean-Marie
Tjibaou était toute récente. Ils m’interrogèrent
sur ma perception de son meurtrier. Le nom me disait quelque chose,
je pressentais que ma réponse déterminerait ma place
parmi eux, mais impossible de me souvenir de qui il s’agissait.
J’optai finalement pour une réponse aussi diplomate que
couleuvrine. Je ne sais toujours pas si elle leur convenait.
Ils
m’entraînèrent tout de même à leur suite
dans les brousses, pour me montrer un secret. Et quel secret.
Recroquevillés dans une grotte étroite, deux squelettes
blanchissaient en silence. Des squelettes. D’anciens cadavres.
D’anciens morts. D’anciens vivants.
Si
j’avais des affinités certaines avec la Camarde, je n’avais
encore jamais vu son œuvre de près ou de loin. Et ils me
confiaient ce secret, à moi, petit homme loyal prêt à
rivaliser avec le silence d’une tombe. L’honneur me transcendait.
Dans
les semaines qui suivirent, mes parents trouvèrent de fort
mauvais goût d’avoir transformé un tas de terre,
probablement destiné à renouveler les parterres, en
sépulture. Déjà le problème de
communication intergénérationnelle. Ils ne daignèrent
pas même reconnaître l’application avec laquelle
j’avais tassé les mottes avant d’orner le tout de la croix
incontournable. Ma fierté en demeura pourtant intacte, mon
œuvre mentalement photographiée pour la postérité.
Je
profitai donc de l’assignation à résidence pour
revoir mon testament, enrichi de la récente expérience
funéraire.
Que
l’on donne mes os à ronger à la nature. Voilà
qui me semblait un préambule impératif et plein de
fougue. Abandonner mon corps dans un coin du jardin, éventuellement
du salon si le temps ne s’y prêtait pas, et le laisser se
défaire tranquillement de son attachement à la matière.
Ni plus, ni moins.
Eventuellement
était-il recommandé de me couvrir de ce vieil
imperméable-cape-tente-déguisement de détective
tant apprécié ; je le savais dans le cas contraire
destiné à la poubelle.
Pour
le reste, les dispositions ne changeaient guère.
A
l’exception du métal fondu, dont la sophistication tranchait
par trop avec mon retour à la terre nourricière. Et du
bambi en verre, malencontreusement brisé dans un faux
mouvement de vraie humeur quelques semaines auparavant.
De
toutes façons, l’essentiel de nos affaires était dans
un garde-meuble en métropole, autant dire perdues ou
abandonnées, et j’avais plus que jamais conscience de la
nécessité de se soulager matériellement.
Ma
petite sœur, une seconde, la première n’est à ce
jour toujours pas réapparue, ma petite sœur, donc, apposa
avec entrain sa signature de témoin de trois ans sur le
feuillet, je scellai l’enveloppe avec de la cire de Babybel moulé
au couvercle de colle Cléopâtre, et le tout fut glissé
sous un carreau décollé, à l’abri des regards.
Qui ignore ne peut convoiter, j’aurais été assez
ennuyé qu’on se prenne de m’assassiner sans mon
consentement.
Je
mis par contre un peu de temps avant d’accorder confiance à
mon seul témoin. Finalement, étant un peu trop vive
pour se laisser enterrer vivante avec mon secret, je choisis de
déplacer la cachette de mon testament un jour où ma
petite sœur était chez mes grands-parents.
Illustration : Skeleton, par angreal, sur DeviantArt
lundi 7 septembre 2009
Le goût des adieux 3/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Le
troisième. Haaa, le troisième …
Marine.
La sépulture. Les circonstances aidant.
Six
ans, presque toute mes dents de lait, et la curiosité acérée.
Au point de me demander pourquoi nager alors qu’on pourrait tout
aussi bien, dûment lesté, marcher au fond de l’eau
pour traverser la mer. La meilleure façon de répondre
aux interrogations étant l’expérimentation, je
trouvai une belle pierre, et m’avançai résolument
dans la Méditerranée.
Il
fallut pourtant me rendre à l’évidence, ma technique
omettait un paramètre crucial, l’absence de branchies. Dès
lors ne restaient que deux possibilités. Ou je reconnaissais
avoir fait fausse route et devais m’accommoder en outre de ne
savoir nager, ou je me faisais à l’idée du sacrifice
pour la science, sa route est pavée de martyrs.
Le
choix fut vite fait ; j’avais un testament à penser.
Forcément,
vient un âge où on considère la masse de biens
amassés avec une certaine sagesse, et on se demande ce qui
compte réellement dans tout ça.
De
mes précédentes volontés, je ne conservai que
cette histoire de métal fondu. Non plus tant pour le respect
d’un rite dont je ne parvenais toujours pas à me souvenir,
que dans un souci d’équilibrer le lest. Même en boule,
les vêtements ont une fâcheuse tendance à la
flottaison.
Playmobils
et Légos, eux, en nombre encore raisonnable, se devaient de
matérialiser mes élans créateurs. Ils seraient
donc assemblés en stèle-base secrète, dédiée
à ma mémoire. Les personnages logeraient à
l’intérieur, prêts à bondir dans leurs
véhicules pour en assurer la défense – ou
l’entretien, vous savez ce que c’est, tout feu tout flamme la
première année, et au bout d’une demi-douzaine, ça
disparaît sous les mauvaises herbes.
La
belle dame irait à un antiquaire chinois de film, qu’elle
soit la pièce maîtresse cachée derrière
les vetustetés, celle qu’une jeune femme un peu chineuse
trouverait par hasard. Elle actionnerait le mécanisme, la
geisha se mettrait à tourner sur une ritournelle antique un
peu fausse, et une porte des enfers s’ouvrirait sur un génie
de cuir vêtu. Je laissai aux scénaristes le soin de
poursuivre l’idée, je n’allais pas leur mâcher un
travail pour lequel ils seraient mal payés, tout de même.
Le
bambi en verre de la maîtresse n’étant encore cassé,
serait gentiment brisé en hommage au futur défunt
Mickaël Jackson, en public afin que la foule soit transcendée
par une symbolique du rapport à l’enfance, assez floue pour
hocher la tête avec l’air convenu quand on ne comprend rien.
Je
n’eu le temps d’expédier le reste, au demeurant réservé
aux pulsions ménagères de ma mère, des paires
d’yeux globuleux me scrutaient en cercle avec des têtes peu
recommandables.
Un
cousin bon nageur m’avait sorti de l’eau avant terme, et je me
retrouvais prématuré dans cette sordide couveuse de
reproches. Autant dire qu’il aurait été malvenu de
réclamer prise d’acte de mes volontés. Je me
contentai donc de tousser scrupuleusement, pour les besoins du rôle,
et on n’en parla plus.
Illustration : Sinking, par junglecookie, sur DeviantArt
dimanche 6 septembre 2009
Le goût des adieux 2/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Le
second, j’ai du l’écrire quand la petite sœur n’est pas
née. Un peu pour moi, c’est personnel un testament, mais un
peu pour elle aussi, il fallait bien que quelqu’un s’en charge,
et les parents étaient trop abattus pour ça. C’est
toujours dur, une disparition dans la famille. On se pose des
questions, on se demande si on a pris ses précautions, on se
dit que tout ça ne tient qu’à un fil.
Je
n’ai hélas pas vraiment eu le temps de la connaître.
Ça a donc été un peu délicat
d’extrapoler, mais à deux ans, on a déjà une
certaine expérience de la vie, et on n’a pas oublié
les premiers moments, non plus.
Je
léguais donc son corps à la science, un peu déçu
d’apprendre qu’on ne s’intéresserait aux cellules
souches pour sauver les riches qu’une vingtaine d’années
plus tard. Au pire, ai-je toutefois pensé, ils la mettront
dans du formol et elle fera l’instruction des générations
futures de joueurs de golf.
Elle
n’avait guère plus à offrir, pas même son
cordon – toujours l’ombilical. Etranglée avec, il a été
conservé comme pièce à conviction par les
autorités. Au cas où.
De
mon côté, par contre, j’avais déjà
accumulé du bien. Ainsi déclarai-je vouloir léguer
mes peluches à un chenil pour animaux estropiés, qu’ils
puissent décompenser une poignée de minutes.
Ma
garde-robe irait à ma future filleule, amatrice, comme il se
doit, de poupées, afin qu’elle puisse les déguiser en
poupons et se familiariser avec les enfants de sexe mâle, ô
combien étranges, j’en convenais déjà.
Les
biberons et autres ustensiles de puériculture étant
hélas en crédit-bail, ils revenaient tout naturellement
à leurs légitimes propriétaires en la personne
de ma parenté.
En
revanche, le coquetier, le rond de serviette et la gourmette, ça
madame, ce n’était pas de la camelote, pas question de les
laisser saisir. Tout comme, n’étant pas certain de leur
passion pour la nostalgie, il me semblait cavalier de les transmettre
à mes descendants, au risque que leur premier réflexe
soit de les convertir en valeur. Aussi ai-je préféré
exiger qu’ils soient fondus dans ma bouche, à la façon
de quelque antique rituel funéraire – ou supplice, je ne
sais plus.
La
sépulture, enfin, important quand on ne se décide à
fourguer le corps. Simple. Epurée. Un rien bucolique.
Enveloppé d’un drap, à même la terre, sous un
petit tumulus au fond de la terrasse. Pas aussi bucolique qu’un
fond de jardin, mais il faut savoir s’adapter, nous habitions en
appartement à l’époque.
Le
tout signé, daté. Ça n’aura pas été
avalisé, faute de témoin, mes parents ne sont jamais
parvenus à comprendre ce que je leur demandais à ce
moment tragique de leur existence.
Illustration : Dead Baby Uranus, par ranbassi, sur DeviantArt
samedi 5 septembre 2009
Le goût des adieux 1/9
<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>
A l'heure de ma naissance, il me fallut une minute avant de me mettre à
respirer. C’est peu. Mais pas tant que ça. Je peux même
vous dire que j’ai pu sacrément gamberger. Mon naturel
optimiste aidant, je pris le temps de recenser ce qui mériterait
de figurer dans mon testament. Faut bien s’occuper.
Ainsi,
il me parut aller de soi que mon cordon, l’ombilical, je veux dire,
reviendrait à la science, seule à même d’en
tirer quelque chose.
De
même, il était évident que mon organisme
post-embryonnaire méritait d’aller à une riche
clinique offshore travaillant sur les cellules souches. Non par
altruisme, simplement pour me dire que j’aurais été
un jour, d’une manière ou l’autre, du bon côté
du système. Le rentable, s’entend, de côté.
Pour
le reste, j’étais trop détaché des possessions
matérielles pour avoir quoi que ce soit de plus à
léguer. Ça me pris tout de même l’essentiel de
cette minute de m’en assurer.
Finalement,
un drôle tout blanc me colla une machine sur le visage, et
comme on pousse une voiture dont la batterie est morte, on me souffla
assez dans les bronches pour que je daigne enclencher.
Du
coup je ne sais pas ce qu’ils ont fait de mon cordon, pas plus que
je n’aurai eu le loisir de contribuer à l’essor de la
recherche régénératrice.
Mais
ça m’a donné le goût des testaments.
Illustration : birth, par suzi9mm, sur DeviantArt
De l'expérimentation dans la zone
Je vous ai déjà parlé de la Zone d'Expérimentation ? Non, c'est vrai, je ne vous parle plus. Ce qui me laisse à penser que pour le coup je me parle tout seul. Pas grave, j'ai l'habitude.
La Zone d'Expérimentation. Un thème proposé par les lecteurs périodiquement, un délai d'un peu plus de trois semaines pour écrire quelque chose dessus, et dans l'intervalle, la publication des contributions de la session précédente.
A l'heure actuelle, après sept ou huit mois d'existence, plus d'une cinquantaine de textes ont été publiés, de qualité allant de bonne à excellente.
Ceci pour dire que le texte à suivre a été écrit dans le cadre de la Zone d'Expérimentation, sur le thème "le testament que vous n'écrirez jamais". Il est long, la session est passée depuis un moment, et il reste pour le moins intimiste, autant de raison de le publier ici plutôt que là-bas.
Quant à Sourlounge, je me dis que c'est un témoignage de sa survie, envers et contre tout (tiens, me fait penser à En vertu des corps, que je devrais publier ici), un salon délabré, façon ville fantôme de Western, en lequel, par instant, quelques voyageurs égarés viennent trouver un refuge ...
Illustration : Saloon, par CiaraStilleto, sur DeviantArt
vendredi 13 mars 2009
Fist full of pills
Black pills
Forget your sweetest dreams
And summon all inner demons
Free your anger
Free your power
And let it burn you to the bone
You
wish you were master in choice
Of
these damn pills they feed you with
You have no right
But to
open
Your
mouth larger and to swallow
Lock out bestiality
Think with your sex
And desire
Looking for a way to forget
And touch a little little death
You
wish you were master in choice
Of
these damn pills they feed you with
You have no right
But to
open
Your
mouth larger and to swallow
Green pills
Unleash your freaky mind
And make it run
Far, fast and free
Imagine your own brave new world
Before laying down
And sleeping
You
wish you were master in choice
Of
these damn pills they feed you with
You have no right
But to
open
Your
mouth larger and to swallow
Illustration : par Rusty sur Lostfish
mercredi 25 février 2009
De l'incondition des réels
Et si, et si, et si !!...
Mais qu’est-ce que j’en sais, moi, de comment les choses peuvent se passer dans
d’autres conditions, qu’est-ce que j’en sais de quand ou comme on le dit une
fois que c’est dit, une fois que le morceau a été craché, une fois que l’information
est sortie ! On s’en fout, même, d’imaginer cet éventuel instant qui
n’existera jamais parce qu’il a été, différemment. On ne se crée pas de la
culpabilité par potentialité, on n’offre pas le dos aux reproches parce qu’une
possibilité existe selon laquelle ils sont mérités, merde !
Oui, j’emploie des grands
mots ! Oui, je monte sur mes grands chevaux ! Oui, je
m’emporte !
Mais nom d’un foutre ! Qu’on
cesse de me harceler pour ce qui n’est pas ! Qu’on cesse de me pister pour
ce que je ne ferai pas puisque l’ayant fait autrement ! Haaa si j’étais un
autre, si j’avais plus de responsabilités, si j’avais pas récupéré le coup à
temps, si j’avais pas levé les yeux avant la collision, si j’avais pas ou si j’étais pas
… J’étais ou j’avais ! Point et barre ! Pas de discussion !
C’est déjà assez pénible de s’accommoder de ce que l’on est sans avoir à
imaginer toutes les situations invécues et catastrophiser par imagination !
Et oui ! J’invente des mots si je veux ! Présent de l’indicatif !
Avec des si et des conditionnels,
je te mets Paris en bouteille, je te bouchonne ça, te mets un coup de cire et
je te balance le tout à la baille illico presto. Et non, ça n’a rien à voir
avec les parisiens. J’en connais même des biens. Un en tout cas.
J’étais dans la voiture au moment
où vous êtes sortis de la banque, à mon poste. Oui, j’ai été pissé un coup, oui
j’ai de la chance que les flics ne soient pas arrivés, ou que vous n’ayez pas
eu un pépin. Y’a pas eu. Rien. J’étais à ma place au moment où je devais
l’être, le reste on s’en fout.
Et bordel qu’on me lâche avec la
responsabilité des autres ! Ho ! Les gars ! On braque la Banque
de France en pleine distribution des nouveaux billets, croyez pas qu’y a plus
sérieux comme responsabilité que d’aller pisser un coup en laissant la voiture
sans surveillance ni chauffer. Ha ouais, sûr, sans moi vous n’êtes rien, je
suis la clef de voûte de votre casse, sans le chauffeur parti pisser tout
s’écroule.
Ha évidemment, on ne parle pas de
Gérard le névropathe, susceptible de se mettre à tirer à tout moment à tout va
pour exprimer sa contrariété ; on ne parle pas d’Edmond le manchot qui
foire une ouverture un coup sur trois ; on ne parle pas d’Adèle et de sa
manie de prendre la tangente sitôt qu’elle a un sac de biftons entre les mains.
Non. On se contente de me faire chier parce que je suis allé pisser, que dis-je !
Parce que j’ai eu l’honnêteté de vous le confier, con de moi, vu que
l’information je suis le seul à la détenir.
Mais merde, c’est quoi le
problème à la fin ? Vous faites dans vos frocs comme des midinettes qu’ont
perdu leur gloss avant un rendez-vous sous prétexte que sans chauffeurs vous
étiez baisés ? Il était là, le chauffeur, j’étais là, j’ai fait partir la
voiture et je vous ai emmené dans cette cabane, comme convenu, qu’est-ce qu’il
vous faut de plus ?
J’ai fait ce qui était con-ve-nu !
Point. A vous de faire ce que VOUS aviez convenu, à savoir me filer MA part,
complète, sans rabais, sans retenue, cette putain de part qui m’a motivé à
m’associer à des tocards comme vous !. Et sans finasser sur les risques
inimaginables que ça vous a fait courir que j’aille pisser pendant que vous
vous attaquiez à la première et la plus sécurisée banque de France, sans plan
fini, sans complicité, sans repérage, à l’arrache comme les malades mentaux que
vous êtes.
Et épargnez-moi le « et si
t’étais un flic », hein, là je sature. Je veux ma part ! Je veux me
casser ! Je veux vous laisser à vos plans foireux, à vous bouffer la rate
pour le partage du reste !
Puis d’ailleurs, et si vous étiez
des flics, vous, hein ? Ou des balances ? Hein ? Ou des enfoirés
de raclures finies, prêtes à lécher les souliers vernis pour s’épargner
quelques jours en taule ? Hein ? Hein ? Vous en dites
quoi ? Hein ? Parce que du coup ça devient vachement plus simple
votre histoire de casse douteux. Limite ça explique comment des incompétents
pareils ont pu passer la porte. Puis ça explique aussi pourquoi vous rechignez
tant à me filer mon pognon.
Heuuuu, par contre là tu
déconnes, Gérard, arrête de me braquer comme ça, c’est dangereux ton truc, tu
le sais bien, non, fais pas l’con, j’te dis, calme-toi, mais dites-lui, vous, d’se
calmer, ça va mal finir cette histoire, ça va mal finir, merde, arrête, j’ai
rien dit, je m’excuse, je, non ! NON !! NONNNNNNNNNNNNNNN !!!!!!!!!!
[Exercice sur le thème Et si ..., contrainte : sans conditionnel.]
Illustration : It's a hold up, par ahemmy, sur DeviantArt
lundi 2 février 2009
De l'intérêt de l'exercice sans équilibre alimentaire
Bon.
Je m'étais fixé un article minimum tous les quinze jours. Juste pour me prouver que le blog n'était pas mort. Je l'ai fait, largement même, pendant une année complète. Ça aurait pu continuer, si ma disponibilité avait été la même.
Elle n'est plus, de nouveaux vecteurs à explorer, une vie de famille bien remplie, et, disons-le, l'ennui survenant avec l'habitude.
Pour autant les lieux ne sont pas désaffectés. Inégalement alimentés dans les temps à venir, certes, mais pas abandonnés.
Ceci dit, le propos du présent n'était justement pas de faire de faux adieux pour une fausse sortie de la vitrine, mais bien de réorienter les égarés vers ma prochaine zone d'activité : la Zone d'expérimentation.
Un blog, prétendant offrir périodiquement des thèmes avec ou sans contrainte, à partir desquels écrire.
Reste du plâtre à dégrossir, le réseau électrique à revoir et divers autres petits travaux pour que le lieu soit convivial et fréquenté, ce sera le propos des jours à venir.
D'ici-là, si vous n'avez rien à faire, ou si vous vous languissez de mon inénarrable phrasé, allez y faire un tour, et pourquoi pas y risquer vos mots.
Et bonne année, bien sûr.
Illustration : The End Of Show, par ariesZG, sur DeviantArt
jeudi 11 décembre 2008
Jean Paulhan : Le bonheur dans l'esclavage (préface à Histoire d'O de Pauline Réage)
Histoire d'O, une histoire d'amour poussée à son paroxysme dans le don de soi, la passion des corps entrelacée dans la passion des âmes. Une histoire de femme aussi. Et cette préface, une ode, et la lecture de cette lettre d'amour.
III. Curieuse lettre d'amour
Elle dit : "Tu as tort d'être étonné. Considère mieux ton amour. Il serait épouvanté, s'il comprenait un instant que je suis femme, et vivante. Et ce n'est pas en oubliant les sources brûlantes du sang que tu vas les tarir.
"Ta jalousie ne te trompe pas. Il est vrai que tu me rends heureuse et mille fois plus vivante. Pourtant je ne peux faire que ce bonheur ne tourne aussitôt contre toi. La pierre aussi chante plus fort, quand le sang est à l'aise et le corps reposé. Garde-moi plutôt dans cette cage et nourris-moi à peine, si tu l'oses. Tout ce qui m'approche de la maladie et de la mort me rend fidèle. Et ce n'est qu'aux moments où tu me fais souffrir que je suis sans danger. Il ne fallait pas accepter de m'être un dieu, si les devoirs des dieux te font peur, et chacun sait qu'Ils ne sont pas si tendres. Tu m'as déjà vue pleurer. Il te reste à prendre goût à mes larmes. Est-ce que mon cou n'est pas charmant quand il s'étrangle et bouge malgré moi, d'un cri que je retiens ? Il est trop vrai qu'il faut prendre un fouet quand on veut nous voir. Et même, à plus d'une, il faudrait un chat à neuf queues."
Elle ajoute aussitôt : "Quelle sotte plaisanterie ! Mais aussi tu ne comprends rien. Et si je ne t'aimais pas d'un amour fou, crois-tu qu j'oserais te parler ainsi ? et trahir mes pareilles ?"
Elle dit encore : "C'est mon imagination, ce sont mes rêves vagues qui te trahissent à chaque instant. Exténue-moi. Débarrasse-moi de ces rêves. Livre-moi. Prends les devants pour que je n'aie même pas le temps de songer que je te suis infidèle. (Et la réalité, c'est en tout cas moins préoccupant.) Mais prends soin de me marquer d'abord à ton chiffre. Si je porte la trace de ta cravache ou de tes chaînes, ou ces anneaux encore dans mes lèvres, qu'il soit évident pour tous que je t'appartiens. Aussi longtemps qu'on me frappe, ou qu'on me viole de ta part, je ne suis que pensée de toi, désir de toi, obsession de toi. C'est ce que tu voulais je pense. Quoi, je t'aime, et c'est aussi ce que je veux.
"Si j'ai une fois pour toutes cessé d'être moi, si ma bouche et mon ventre et mes seins ne m'appartiennent plus, je deviens créature d'un autre monde, où tout a changé de sens. Un jour peut-être je ne saurai plus rien de moi. Que me fait désormais le plaisir, que me font les caresses de tant d'hommes, tes envoyés, que je ne distingue pas - que je ne puis te comparer."
C'est ainsi qu'elle parle. Moi je l'écoute et je vois bien qu'elle ne ment pas. Je tâche de la suivre (c'est la prostitution qui m'a longtemps embarrassé). Il se peut, après tout, que la tunique ardente des mythologies ne soit pas simple allégorie ; ni la prostitution sacrée, curiosité de l'histoire. Il se peut que les chaînes des chansons naïves et les "je t'aime à en mourir" ne soient pas une simple métaphore. Ni ce que disent les rôdeuses à leur amant de coeur : "Je t'ai dans la peau, fais de moi ce que tu voudras." (C'est curieux que pour nous défaire d'un sentiment qui nous déroute, nous prenions le parti de le prêter aux apaches, aux prostituées.) Il se peut qu'Héloïse, quand elle écrivait à Abélard : "Je serai ta fille de joie", n'ait pas simplement voulu faire une jolie phrase. Sans doute l'Histoire d'O est-elle la plus farouche lettre d'amour qu'un homme ait jamais reçu.
[...]
Illustration : Histoire d'O par Eti 2811962 sur FlickR
samedi 29 novembre 2008
Merci d'être velue
J'aime les poils. Il doit y avoir un mot pour ça, une fin en -phile,
péliphile, peut-être, ou capilophile. Ouais. J'aime les poils, où
qu'ils se trouvent, comme d'autres aiment les pieds, ou le latex, ou
les bas de soie noire tenus par un porte-jarretelles en dentelles de
Pont-l’Abbé.
Fétichiste. Allez ! Le mot est lancé. Tu peux même le faire rimer avec
pervers si ça te rassure. Fétichiste des poils. Crois-moi, à notre
époque c'est pas une sinécure.
Aujourd'hui, les femmes n'ont qu'une idée en tête : traquer les poils.
Rasoir aux lames multiples, épilation à la pince, à la cire ou au
laser, tous les moyens sont bons pour paraître épargnées par la
pilosité. Se sentent-elles plus humaines, moins animales, des femmes
modernes loin de nos primates d'ancêtres ? Va savoir.
Aisselles, jambes, visage, tout le corps y passe, jusqu'au pubis, que
les plus jusqu'auboutistes voudraient glabre. À croire qu'elles
aimeraient rester d'éternelles enfants. C'est peut-être ça d'ailleurs,
se donner l'illusion de vaincre les années en s'affranchissant du poil,
conserver sa jeunesse au détriment de la pilosité. Ce serait bien dans
l'air du temps, ceci dit, cette peur de vieillir, peur des rides, peur
du flétrissement. Peur de traverser la vie. Tu verras qu'un jour elles
craindront la perte de leurs cheveux et se raseront le crâne.
Ha non, décidément, ce n'est pas facile d'aimer les poils de nos jours.
Comble de l'ironie, celles qui partagent mes idées, les féministes les
plus extrêmes, les militantes de la vieille école revendiquant le droit
de ne pas risquer le cancer par crèmes épilatoires interposées ou de ne
pas souffrir pour être belles en se brûlant à la cire, celles-ci sont
les plus suspicieuses. Quand elles ne sont pas franchement hostiles. Tu
comprends. Un homme qui les encourage, c'est louche. Elles vivent pour
le combat, le droit d'être contre ceux qui sont contre les poils. Ôte
leur cette part de leur lutte et elles se sentent perdues, amoindries,
niées dans leur féminité proclamée. Ou alors elles craignent une
sournoise manœuvre d'approche, pas de problème, chérie, je les aime
tes poils, ils te rendent si belle, et t'as déjà essayé sans ?
Mon pote René, il comprend pas mes goûts. Il fait des efforts, hein,
c'est mon pote, mais il comprend pas. Ça ne l'empêche pas, entre deux
verres, de chercher des solutions.
- Les portugaises ? T'as essayé les portugaises ? Tout le monde sait
qu'elles ont de la fourrure aux guibolles qu'on pourrait les chasser
pour en faire des manteaux à boycotter.
Mon pote René, la vie il l'a apprise entre TF1 et les blagues de zinc.
Alors je lui dis que les portugaises, hein, à notre époque, elles ont
été vaincues à grands coups de mode, de publicité et d'industriels qui
dessinent la femme aux jambes lisses et à la chevelure flamboyante
parce qu'elle le vaut bien.
Il hoche la tête, obligé de reconnaître.
- Et les paysannes ? T'y as songé aux paysannes ? C'est pas elles
qu'ont le temps de se raser, entre la traite du matin, la pâture du
midi et le plumage du soir.
René. Le jour où il arrêtera de mater Jean-Pierre Pernaut pour regarder
autour de lui, ça risque de lui faire bizarre. Ça existe plus les
paysannes, je lui dis, les paysannes c'est du folklore. Maintenant on
dit agricultrices, ou directrices d'exploitation. Et les directrices
d'exploitation, hein, elles ont des trayeuses automatiques, et leurs
bêtes elles restent parquées dans un hangar toute la journée à se
marcher dessus. Alors forcément, elles ont le temps pour se papouiller
du rasoir. Même qu'elles doivent sûrement porter des tailleurs,
histoire de faire directrices, parce qu'elles le valent bien.
Il soupire le René, mais il est pas à court d'idées.
- Et les hommes ?
Il est comme ça René. Prêt à s'asseoir sur ses principes pour aider un
pote. Mais là c'est moi qui soupire. Les poils oui, les hommes non.
J'ai rien contre les homos, hein, 'tention, ils font ce qu'ils veulent
tant qu'ils ne m'approchent pas. Non. Si les poils m'excitent, c'est
pour le contraste qu'ils font avec le velours d'une peau, c'est pour
leur odeur alléchante quand la demoiselle est trempée de désir, c'est
pour leur frottement un peu râpeux sur mon gland, c'est pour leur
soyeux lorsque mes doigts se perdent dedans. Sans la féminité qui va
avec, ils valent pas tripette.
De toute façon l'obsession du zéro poil a aussi gagné les hommes.
Finies les belles heures de la moquette, finie la virilité de la
moustache. Paraît même qu'il y en a qui se rasent les roubignolles.
Sans doute un truc à voir avec l'acceptation de leur part de féminité.
T'as compris ça, t'as tout compris. Tu fais ressortir la femme qui est
en toi, donc, forcément, elle fait comme toutes les femmes, elle se
rase. Jusqu'au crâne. Au moins eux ils vont jusqu'au bout de la logique.
- Sinon, t'as vu que le cirque est en ville ? Si ça se trouve ils ont une femme à barbe.
Quand je te dis qu'il manque pas d'idées mon pote René. Même que des fois elles sont bonnes.
En effet, le cirque est en ville. The Mighty Samoan Circus ! Et ouais !
Le grand cirque des Samoa. Sur l'affiche ils précisent que les Samoa
sont des îles du Pacifique. Moi qui croyait que le Pacifique c'était de
l'eau, des kangourous et des écolos. Maintenant t'expliquer ce que fait
en Bretagne le grand cirque des Samoa, là je sèche. Peut-être un
rapport avec la mer, je sais pas.
Toujours est-il qu'il est en ville. Et qu'un vrai bon cirque ça a une femme à barbe.
Mon pantalon a perdu une taille quand elle m'a regardé.
T'imagines. Une grande femme à la peau caramélisée, des formes aussi
rondes que son visage, à mille lieues des fils de fer sur les affiches,
une longue chevelure aussi sombre que ses yeux. Et une barbe ! Une
barbe !... Longue et fine, d'apparence soyeuse, elle la lisse d'une
main nonchalante. Une barbe qui souligne ses pommettes gracieuses, une
barbe qui fait ressortir ses lèvres pulpeuses, une barbe qui allonge
son cou solide. Un délice exotique, une invitation au voyage, une
madone des tropiques.
Je n'ai rien retenu du spectacle, à part son numéro de
prestidigitation, frémissant alors qu'un robuste gaillard au profil de
rugbyman prétendait la scier en deux. Le reste n'a été qu' extase et
inquiétude. Comment conquérir une femme si belle, comment l'approcher,
comment l'empêcher de repartir dans ses îles ? Ha ! Cette barbe ! Cette
barbe ... Le velours de l'écrin où on pourrait ranger son adorable
visage. Est-elle seule, dans l'attente de l'homme qui saurait
reconnaître ses charmes, a-t-elle une histoire avec le magicien, ses
bagues cachent-elles un anneau de mariage avec Monsieur Loyal ? Cette
barbe ! Ma doué béniget, cette barbe ... et son sourire quand ses yeux
croisent les miens ...
Je suis amoureux ! Et j'ai toujours rêvé de voyager au-delà de Rennes.
- Bon, d'accord, mais votre billet, je mets quelle destination ?
Ailleurs,
un exercice d'écriture : proposer trois titres à l'organisation, bien
mélanger, redistribuer trois titres aux participants, et tâcher de
tirer au moins un texte de l'un d'eux (trois).
Étaient offerts L'interdit des interstices, Merci d'être velue, et un troisième
sur le plaisir de l'art de la complexité du montage de meubles Ikéa.
Une idée qui tourne en tête sans direction, des images, des corrélations, puis l'accroche, premier pas vers un horizon défini, et la marche, de nuit, sans savoir où on met les pieds.
Illustration : Hairy Scary, par kiyahocks, sur DeviantArt
(20080928)








