samedi 19 juillet 2008
De l'accompagnement de l'homme
L'homme de la compagnie repasse sa chemisette, époussette ses chaussures et redresse ses lunettes. Quelques heures de bouchon, radio, fenêtres ouvertes, une première cigarette officie comme café. Passage du digicode, vidéosurveillance, déclic, bouffée d'air frais, déverrouille le bureau, l'homme de la compagnie laisse la lumière éteinte.
Il s'installe dans la place, tous les sens en alerte, jette un regard oblique à l'écran en éveil et le téléphone sonne.
Son chef. Le chef. Le salue. L'interroge. S'emporte. Et le houspille. Bonjour.
Pas de blanc après raccrochage. Pas de silence. Jamais.
Les ordinateurs ronflent, la clim' souffle, le fax sifflote. Entrée de la collègue.
Saluts protocolaires, distanciation polie, il faut s'habituer.
La pénombre est bleutée, filtrée par des persiennes colorées à la main. Les chaises sont bleutées d'origine autant qu'elles sont inconfortables et le téléphone sonne.
Et n'arrête plus. Une digue a cédé quelque part en amont du fil, il n'en peut plus de recracher son flot de voix, pressées, colériques, incertaines, curieuses, ils se relaient tous deux pour écoper avec un seul combiné.
Nombre de coups de pagaie plus loin, l'homme de la compagnie s'enfuit en pause.
Il pourrait sortir fumer une cigarette, prendre l'air, goûter la lumière du jour. La chaleur étouffante qui le guette derrière la porte en verre le dissuade.
Il se cale en arrière dans le fauteuil bleuté, et fixe un point en haut, une marque de fêlure. La marque grandit. Insensiblement. Il l'a déjà observée attentivement.
Aujourd'hui, pourtant, l'idée le travaille. La pièce déjà pas grande semble rapetisser au moindre millimètre d'allongement.
Il assure son assise, retient un peu son souffle, attend la fin de crise, les vertiges il connaît.
Mais l'obsession persiste, et il fait chaud ici, acquiescement de collègue, et on manque un peu d'air. L'homme de la compagnie déboutonne sa chemise pour reprendre son peu d'air et calmer les suées. Rien n'y fait, faut bouger, il tente se mettre debout. Flageole sur ses guibolles, un voile noir sur les yeux et retombe en arrière.
La pièce se rétracte toujours, des papillons noirs font la ronde, son coeur s'emballe dans un grand sprint. L'idée s'impose. Il faut agir. Il se redresse.
Les murs titubent et les armoires vacillent. Il tient bon, une main agrippée au bureau. Inquiétude de collègue, tu es sûr que ça va, hé ? Pause. L'homme de la compagnie tressaute de sa main libre, articule l'acquiescement et reprend la culbute.
Passe la porte en roulant, passe le hall en roulant, et s'arrête de rouler. Sa respiration siffle.
La main s'attarde sur la poignée, l'homme de la compagnie s'apaise, la porte refuse son ouverture. Main tremblante sur l'interrupteur, l'homme de la compagnie débloque, et s'avance hors de la pénombre.
L’homme de la compagnie déboutonne chemisette, enlève ses chaussures et ôte ses lunettes. Un regard dans son dos, une main passe sur son front, non vraiment, rien à faire, il n’est pas fait pour ça.
Exercice d'écriture bihebdomadaire sur le thème scène de claustrophobie
Illustration : Dystopian salayman par =rekanize, sur Deviant Art
(20080219)
vendredi 4 juillet 2008
De l'impromptitude raccourcie de la douleur des écorchures
Il lui avait promis les monts et les merveilles, il lui avait juré à la vie à la mort, avait fait miroiter les lendemains qui chantent, puis lui a signifié, leur union consommée, qu’elle pouvait l’oublier, histoire sans débouché, pas de temps à y perdre, trois lignes sur un texto.
Elle a pris la nouvelle dans un calme olympien, les sentiments éteints et le cœur en veilleuse.
Elle a pris la nouvelle comme on vit une blague dont on sait la teneur, en attendant la chute.
Elle a pris la nouvelle songeant à une erreur, il parlait à une autre, il l’aime bien trop pour ça.
C’est lorsque la journée a touché à sa fin, lorsque l’obscurité a étendu son voile, que son âme a compris ce qu’elle lisait en boucle, et son corps tout entier s’est pris de tremblements, ses tripes se sont nouées, ses tempes ont résonné, et de son cœur glacé, de sa gorge contractée, un long cri est sorti, de douleur et fureur.
Elle a pris la nouvelle comme une gifle au visage, cuisante et outrageante, la rougeur de la honte.
Elle a pris la nouvelle comme un poing dans le ventre, le souffle interrompu, à se plier en deux.
Elle a pris la nouvelle comme un coup dans le cœur, une lame acérée venue coupée ses ailes.
Son bras a balayé le bureau encombré, envoyant balader papiers, crayons, objets, et des poings contractés, elle a frappé le bois, y voyant son visage, s’y est frappé le front, y voyant une pierre, et à travers ses larmes, a hurlé sa colère, hurlé sa déception, hurlé sa trahison, une rage impuissante, une fureur animale, une femme blessée.
Elle a pris la nouvelle pour un bout de sa vie envoyée aux ordures d’un salaud insensible.
Elle a pris la nouvelle pour un bout de son cœur amputé sans sommeil par un chirurgien fou.
Elle a pris la nouvelle pour un bout de son âme brûlée sur le bûcher d’une illusion perdue.
Et ses larmes ont coulé, pendant de longues heures, tantôt prostrée au coin, bras autour des genoux, tantôt arrachant tout, déchirant et brisant, et ses larmes ont coulé sans épaule, solitaire, avec le sentiment de s’être un peu perdue.
Puis le jour est monté par derrière les futaies, ses rayons incendiaires sont tombés sur sa peau, et brisée de fatigue de s’être ainsi vidée, elle s’est recroquevillée, en position fœtale, à même le plancher, tremblante encore un peu, gémissements plaintifs s’échappant de sa gorge, sanglots résiduels remontant par frissons, jusqu’à qu’un noir sommeil vienne la prendre dans ses bras.
Dernier texte d'une série de quatre courts impromptu demandés pour une improvisation par thèmes. Pour celui-ci, le sujet était Souffrance --> Ame écorchée.
Illustration : I Will, par =Aegis-Strife, sur DeviantArt.
20080606
mardi 24 juin 2008
De l'impromptitude raccourcie d'une dégustation fruitée
J’ai un pêché mignon, là, au fond du jardin, près duquel je me plais à venir m’adosser. Or il n’est pas un jour sans qu’il m’offre son fruit, et il n’est pas un jour sans que le prenne en main, caressant longuement le velours de sa peau, le flattant, le pressant, jouant un peu avec, serré entre mes doigts. Puis l’appétit me prend, une envie de sa chair, et du bout de ma langue, effleure le sillon, fendu au préalable d’être déjà bien mûr, l’écarte un petit peu pour mieux goûter la pulpe, et lèche avec langueur les gouttes qui se répandent à l’intrusion gourmande. Les lèvres sitôt s’en mêlent, pour contenir les pertes, et embrasser le fruit, sa peau tellement douce, aspirant et suçant les suintements goûtus, mordillant par à coups, accroître le débit, jusqu’à ce qu’affamé, les papilles excitées, je ne me retienne plus de dévorer la chair, et croque à belles dents le fruit si délectable.
Premier texte d'une série de quatre courts impromptus demandés pour une improvisation par thèmes. Pour celui-ci, le sujet était Le Plaisir --> Mordre un fruit pulpeux.
Illustration : Peachy, par ~pistolsugar, sur DeviantArt
20080606
samedi 14 juin 2008
Des moyens du transport
Sauter du train à pleine vitesse,
Quitter le confort rassurant
D'asthmatiques néons faiblissants
Pour gagner l'ombre impénétrable
Du tunnel de tous les possibles.
Coller ses talons à la roche,
Giflé du souffle des wagons,
Le dos au mur,
Les tempes glacées.
Et figé dans cet espace-temps,
Songer la question initiale,
La percevoir sous un autre angle,
Il n'y aura que solution.
A force d'impulsives expériences,
On doit bien finir par comprendre
Qu'il ya une porte au fond du train,
Et des gares où le train fait pause.
Mais subsiste toujours l'angoisse
Qu'il ne s'arrête, trop bien huilé,
Emporté par la dynamique
De l'instinct de conservation.
Alors on saute du train en marche.
Lâcheté ou folie sournoise,
Besoin de rompre pour avancer,
Sauter,
Toujours,
Quand assez contemplé le vide.
Sauter du nid en permanence
Sans trop parvenir à voler,
Mais comme la fourmi du conteur,
Réessayer jusqu'à trouver.
Ca finira par arriver.
Initialement posté sur l'animal en gestation avant que vingtsix ne perde quelques mois d'archives, et miraculeusement retrouvé sur une autre source ...
Illustration : Running train, par Russo, sur DeviantArt
20070115
vendredi 30 mai 2008
De la grandeur des petites semaines (part2)
L'Entité est apparue il y a maintenant trois jours. En l'espace de quelques minutes, elle a traversé les forteresses de données les plus lourdement protégées, une lame de Tolède dans du beurre mou, causant une panique générale parmi les chargés de sécurité et leurs patrons. Elle a disparu aussitôt, sans que nul ne puisse dire quel était son but. Depuis, le monde virtuel dans son intégralité est à ses trousses. Nous les premiers. Toute monnaie d'échange est bonne à prendre.
Les interrogations fusent quant à sa nature, autant qu'elles restent sans réponse. Les paranoïaques imaginent une programmation sécuritaire qui aurait échappé au contrôle de ses maîtres. Mais cela cadre mal avec l'angoisse des gouvernements. Les techniciens songent à une IA autonomiste, affranchie de sa base et de ses instructions, démontrant sa puissance en un fulgurant coup d'éclat. Une telle création serait pourtant fichée, d'une manière ou d'une autre, et personne n'a la moindre idée de sa provenance. Les illuminés ont décrété qu'il s'agissait de l'avant-garde d'une peuplade extra-terrestre venue sonder nos défenses. On ne se préoccupe guère de leur donner tort ou raison.
Les seules données certaines, unanimement acceptées, concernent sa force de calcul intrinsèque, supérieure à celle d'une horde de runners de génie connectés en série et tournant sur les dernières générations de superordinateurs. Quelque chose qui dépasse le cadre de l'humanité. Nous savons tous comme l'humanité craint ce qui la surpasse.
Pas de trace rémanente à suivre, pas d'empreinte sur les systèmes forcés, pas de message. Juste l'angoisse que puisse exister une telle créature. Et l'attente qu'elle se manifeste de nouveau.
« J'ai quelque chose ! » B0G055_L3_C3RV34U, un adolescent libidineux qui se trimballe sous l'avatar d'une star de technorap, vient de lancer son appel sur tous les canaux du forum. Impossible à manquer. C'est le but.
~°Bathory°~ me précède dans sa transvectorisation vers le lieu de l'appel, une pièce ouverte spécialement pour l'occasion. Je la suis d'un frémissement du doigt, et tâche me faire une place dans la foule matérialisée aussitôt. Un cube sautant infiniment sur place me grogne que j'aurai mis du temps. En toute circonstance, TrueEarth reste bougon. Je l'ignore pour me concentrer sur la star de l'instant.
« Trop facile ! » pérore le puceau, « fallait juste regarder au bon endroit, avec les bons yeux. » Le petit con marque une pause pour se gargariser de notre impatience. Je ne peux m'empêcher de remarquer que ses dents en or ressemblent étrangement à un simulacre d'appareil dentaire. Il reprend quand SixArms'Kali amorce un programme offensif en forme de kriss.
« On cherche tous des marques virtuelles, des indices mécaniques ou électroniques, mais personne n'a songé à chercher de l'humain. Sauf moi, » se rengorge t’il. « J'ai lancé une requête sur les éléments carbonés liés à l'ADN, et regardez-moi ce que ça nous sort. »
Personne ne respire. Sur un plan flottant à hauteur d'yeux, une routine convertit du code jusqu'à dessiner des assemblages de particules élémentaires. Combinées une à une, nous en venons à de l'ADN, des cellules, une entité.
« SaV à k ça m'fé penC ? » Brise le silence mike10101010. « O Xperience 2 Tléportat°. » répond-il devant le silence gêné, « SaV, C truc 2 fer AC vibré pr envoié l p/ticul AIeur. » Le garçon est brillant, mais sa diction nous incommode tous. Pourtant il a mis le doigt sur un élément intéressant.
Nous suivons tous assidûment les tentatives de téléportation, se déplacer dans le réel si aisément que dans le virtuel nous fait tous rêver. « Ouais OK, mais après ? » s'interroge à voix haute une elfe japonaise, si diaphane que son ton est viril, « c'est quoi le rapport avec l'Entité ? » « Le rapport à l'entité, » prend la peine de l'instruire un bichon vert, « est que nous sommes tous fais de vibrations, que la matière est faite de vibrations, que tout est vibration. Nous sommes des assemblages de vibrations. Or, » souligne t’il d'une voix vibrante, « si un assemblage de vibrations peut engendrer la vie dans la réalité, qu'est-ce qui l'en empêche dans la virtualité ? » Pour un peu on applaudirait la prestation.
« N'empêche moi je sais comment la trouver, » nous rappelle B0G055_L3_C3RV34U histoire de reprendre notre attention. Le petit con sait tenir son auditoire en laisse.
« Suffit que je duplique une copie de sa fréquence pour calibrer un scanner, et après ça sniffe tout seul jusqu'à sa jupe. » La déesse du meurtre balance une triple claque sur son crâne rasé. « Sauf que j'en ai pour la nuit. Si vous me filez la main sur le code, » conclut-il.
Je ne me mêle pas à la fébrilité qui l'entoure soudain. Ce simple volume d'information vaut déjà une fortune. Nous ne conjecturons pas moins que l'hypothèse d'une forme de vie née dans la matrice. J'ai du mal à réaliser. Pas grave. Reste à la ramener, cette information. Dans les plus bref délais.
Une photo de ma rétine est déjà partie sur une zone vierge, imprimant les données de l'Entité. Il ne s'agit plus que de contacter les intéressés. Donc de quitter les lieux discrètement.
~°Bathory°~ se love contre mon dos. « Dans tes rêves, foutu matérialiste, » ronronne t’elle, « je ne te quitte pas d'une semelle. Estime-toi heureux. » Elle me lèche l'oreille avant de se détacher. Insupportable intuition féminine diront certains. Agrémentée de quelques années communes. Comme si j’avais besoin de ça. Maintenant. « Ça t'emballe pas comme nouvelle ? » cherche à comprendre la comtesse. « Putain, mais c'est mieux que quand ils ont mis le pied sur Mars ! tu te rends pas compte ? »
« Non ! » Clair et dissuasif. Pas à elle. « Quoi non ? Ma comparaison te plait pas, ou tu t'en fous comme du reste ?! Putain, mais c'est quoi ton problème ? C'était déjà pareil quand on était ensemble ! Rien ne te va, mais tu préfères fermer ta gueule, ça te donne un genre ! » A ce stade de la tirade, je sais que plus rien ne pourra la faire taire tant qu'elle n'aura pas déballé une énième fois son sac. Merde, merde, et remerde. Le temps presse. Accélère.
Quelques regards gênés commencent à se poser sur nous à mesure que le ton monte. Il n'ont pas l'habitude. Elle redeviendra charmante sitôt que je me serai éclipsé, loin des yeux, loin du coeur. Il me reste toutefois quelques longues envolées avant que la patience de tout le monde ne soit mise à bout. Croyez-en ma longue expérience.
« Putain mais tu fais chier, Fas', » atteint-elle les aigus, « tu veux pas sortir un peu ce que t'as dans les tripes ? Arrêter de te cacher derrière ton cirage qui fond ? Tu veux pas te rendre compte qu'il n'y a pas que la thune et l'adrénaline ? » Son souffle atteint son rythme de croisière. « Grandis, merde ! » De la distinction des comtesses.
Je profite que le bondissant TrueEarth tente s'interposer pour rendre les armes dans un brillant, « tu m'les casses, j'me tire. » Personne ne juge utile me dissuader, et la belle ne m'entend plus à ce stade. Déconnexion.
J’aurais aussi bien pu relâcher la sécurité du ressort. Je repars en arrière, traverse le mur, sort des serpents, repasse quelques villes dont Nairobi, Bagdad, Bangkok, Sydney, et me retrouve dans le noir.
Je retire le casque et les gants et cligne des paupières sous la luminosité grasse de la chambre. Pas de temps à perdre. Je saute sur le téléphone encore neuf, et compose le numéro en mémoire. Un seul coup de fil, ils débloquent mes comptes, les garnissent un peu, effacent mon dossier, et on part se faire une nouvelle vie sur Mars avec ma complice. Enfin quand elle aura fini de s’époumoner sur la Toile.
Pas très déontologique, certes, mais allez refuser avec un feu sur la tempe. Par contre, faudra que je revoie la sécurité de mes accès à l’avenir. Pour autant qu’avenir il me reste dans la partie.
Exercice d'écriture à rendre tous les quinze jours en confrontation avec un ami. Le thème, fixé par un tiers, était la découverte d'une nouvelle forme de vie intelligente, sujet aussi ennuyeux que rebattu. L'illustration de Belial aura donné l'univers et la direction.
Illustration : Belial Sur Forum Ogame
(080408)
dimanche 25 mai 2008
De la grandeur des petites semaines (part1)
Je me réveille avec le cœur en panique. Effet secondaire du cocktail d’amphétamines à retardement concocté par le pote chimiste. Il m’a prévenu : abuse pas Sven, c’est plus de ton âge ce genre de connerie. Ouais. Tout à fait d’accord. Mais en ce moment, la situation exige que je sois d’attaque à peine ouverts les yeux, quelque soit le déficit de sommeil. Puis j’ai toujours détesté les réveille-matin.
D’ailleurs le matin est bien loin, dans un sens comme l’autre. Il était déjà oublié quand je me suis résolu à sacrifier un temps précieux, et le dosage devait m’assurer trois heures de repos, pas une de plus. De quoi choper le grand flux des connexions post professionnelles, vers dix-huit heures.
Je sentirais presque mes nerfs crépiter, alors que les courbatures me déchirent langoureusement les muscles. Pas à dire, entre ça, la tachycardie et la bouche pâteuse, faut vraiment avoir une excellente raison de gober ces saloperies de merveilles biochimiques. Ca tombe bien, j’en ai une et me la fait.
L’interface vidéo de la console luit tranquillement sur la table de chevet. J’attrape le casque holovid et les gants de contact virtuel, me cale confortablement dans le mauvais futon, un oreiller sous les mollets pour pallier aux problèmes de circulation, et rallume un cul de joint, une pause avant le grand saut, un bémol à la chamade qui refuse de se calmer. Un dernier soupir, mi-anxieux, mi-impatient, et je chausse les interfaces, casque aux tempes, gants au pouls. Plongeon.
Mes paupières convulsent sitôt les premiers assauts du kaléidoscope et la connexion s’initie en une longue chute dans ce trou noir aux mille couleurs. Je me demande parfois si, en plus de mon esprit, mon corps ne s’étire pas jusqu’à devenir un mono-filament susceptible de s’infiltrer entre les électrons. Les rares à m’avoir observer en pleine Course m’ont assuré que non. Ou alors ils étaient sous trip acide. Je ne sais encore lesquels je veux croire.
L’esprit se reconfigure avant la dissolution finale. Son champ de perception est désormais virtuel, une reconstitution holographique de zéros et de uns, fortement inspirée de cette vieille trilogie protointernétique un peu niaiseuse, et recompilée en volumes projetés directement dans le cerveau. Les yeux se font berner à tous les coups.
Le routeur fait transiter mon signal à travers le monde. Sydney la survivante, Bangkok la toxique, Bagdad la dissidente, Nairobi la spatiale, entre autres serveurs. Autant de sauts de puce destinés uniquement à dissimuler mon point de départ. Mes activités ne m'attirent pas que des sympathies, quelques services, gouvernementaux ou privés, donneraient cher pour me localiser physiquement. J'aimerais leur gâcher ce plaisir un peu plus longtemps.
Enfin je peux me risquer aux portes de mon domaine. Face à moi, la double hélice de mon ADN. Deux serpents de briques multicolores ondulant, aussi lascifs que dangereux. Faisant fi de leurs crochets menaçants, je réorganise les codons pour reproduire l'ADN d'une inaccessible aimée. Je n'en connaîtrai jamais plus que la mèche de cheveux offerte comme témoignage d'amour, ainsi l'immortalisai-je. Je reconfigure ensuite le gêne de la couleur des yeux, les faisant passer d'un bleu limpide à un jaune d'or. Petite précaution supplémentaire dans mon codage. Tellement risible.
Fermeture éclair bioélectronique. Les créatures s'ouvrent sur l'espace privé que je me suis ménagé dans la Toile. Disques miroirs et ordinateurs zombifiés, alors connectés, unissent leurs ressources pour reproduire un squat bordélique, mon véritable chez-moi.
Je prends place dans un vieux siège de voiture, plus confortable qu'il n'y paraît, sa programmation m'a demandé quelques heures, et tend la main vers une étagère surchargée de bouquins en éditions de poche. Chaque volume est une base de données d'une valeur très estimable, pour qui en a les moyens. La somme de mes collectes d'informations, ma seule source de revenu.
J'attrape Le Prince, de Machiavel, seul à portée de main. S'y trouve l'accès à ce forum privé pour lequel j'ai sacrifié mes dernières nuits. Je tourne quelques pages, soulignant du doigt certains mots, un mur couvert de graffitis bariolés s'efface devant moi. J'y suis. Je vais pouvoir prendre connaissance des dernières avancées de mes camarades.
Ne me reste qu'à revêtir le masque sous lequel parais, jeans noirs, tee-shirt noir, Docs noires sur peau blafarde. Anodin sans être invisible. Pratique pour mettre les interlocuteurs en confiance. Dans le cas contraire, mes traits insipides fondent au rythme de la cire soumise au chalumeau. Les gens aiment moins. Les autres runners s'en foutent juste assez pour savoir qu'à ce moment il faut commencer à me prendre au sérieux.
Je passe l'ouverture pour me retrouver sur une place pavée s'étendant à l'infini sous un ciel de magma. Karma Court, le forum des non affiliés. LE lieu par lequel circule toute information un rien sensible, à peine extraite des forteresses de données fraîchement crackées. Autant dire que la faune des habitués regroupe à elle seule l'essentiel des criminels informatiques que comportent les listes américaines, européennes et asiatiques. Cumulées. Particulièrement ces derniers jours.
« Bon somme ? » m'apostrophe ~°Bathory°~. Je lui réponds une grimace explicite avant de m'enquérir des nouvelles données. « Krueger666 nous a confirmé que l'Entité ne vient pas des agences US, » me confie la beauté en robe de comtesse. « Il y a perdu quelques uns des ses programmes fétiches, mais l'information est certaine. Les fédéraux sont sur les dents, niveau d'alerte rouge sur tous leurs systèmes, et ils offrent des sommes pharamineuses à quiconque possède quelque chose sur le code source de l'Entité. »
Difficile de dire si la nouvelle est bonne ou non. Quand de telles agences gouvernementales en sont rendu à quémander ouvertement, on est en droit d'avoir des sueurs froides.
« Pareil pour les russes et les chinois, » poursuit-elle. « Tu savais que Hierophant avait ses entrées au FSB ? Souvenir de jeunesse. Son indic n'a même pas cherché à marchander, pour te dire le bordel. Et Beijing a rappelé tous ses supplétifs, y compris les plus autonomes, en prévision d'une nouvelle intrusion. =Red=Star= a juste eu le temps de nous passer l'info avant que sa connexion – et ses services, soient réquisitionnés. »
Il me faudrait une éponge virtuelle pour mettre un terme au ruissellement virtuel. Quelque part dans le monde, mes draps doivent être trempés.
(A SUIVRE)
Photo : Computer_Man, par Myklbn's, in DeviantArt
vendredi 25 avril 2008
De la machine à remonter le temps
Tiédeur moite et jasmin,
Chants d'oiseaux,
Nuit mourrante.
Goût âcre sur la langue.
La lumière vainc les ombres,
Résolutions vacillent,
Heure propice aux faiblesses,
Il succombe à l'envie.
L'occasion est trop rare pour la laisser passer,
Et qu'importe le risque,
Il donnera volume.
Face à lui la console,
Dans sa gangue de plastique,
N'attend plus que sa main pour lever le capot.
Il diffère le moment,
Un soupçon de fierté,
Il attise le désir,
Le temps sera compté.
Les nuages sont un mur,
Bandeau sombre et étroit surplombant l'horizon,
Frontière ombre et lumière.
L'eau miroir se reflète en trainées orangées,
Coquetterie prélude pour naissance entre flots.
Il écrase un mégot aux senteurs mentholées,
Se permet un soupir accents réprobation,
Et arque sa colonne pour accéder au sol,
En tailleur sur coussin face à la table opium.
À l'abri d'une colline,
L'astre achève la pénombre en pointant son museau par dessus glace argent.
Une dernière lueur fait de la résistance sur le velours passé de l'agonie nocturne.
Ses longs doigts sont caresses sur le plastique ébène,
Suaves préliminaires après la longue absence.
Puis son pouce fait déclic,
L'écran est relevé,
Crépite d'excitation et s'éclaire et soupire.
Derrière lui la fatigue menaçant longue veille s'enfuit à tire d'ailes sous les coups de l'aurore.
Nouveau souffle,
Phénix,
Un jour neuf,
Un homme neuf,
Résolutions trahies et amours exhumées.
Connexion pacemaker,
Compte à rebours vital,
Interface neuronale,
Communion de métal.
Sa vie tient à un câble tendu entre deux mondes,
Une course pieds nus sur un fil de rasoir.
Le jais se fait pervenche,
Les murailles s'étiolent,
Emeraudes et rubis s'embrasent sous projecteur.
Un vent frais vient du large,
Parfums d'iode et ressac,
L'humidité s'estompe,
Il frissonne,
Transition.
Les électrons inondent ses neurotransmetteurs sitôt sont déployés les fils de la Toile,
Et il plonge,
Ebloui,
A travers la silice,
Saute entre satellites,
Court à coeur fibre optique.
Le temps est à rebours,
Une poignée de minutes,
Sablier virtuel sur battements de coeur.
Il ne peut qu'une passe entre temps et espace,
Sa batterie interne ne tiendra très longtemps.
Dans le premier instant,
Il contemple algorithmes et circonvolutions du réseau de lumière,
Gaspillage précieux,
Retrouver sensations,
Reprendre ses repères,
Gouter la perception.
Dans le second instant,
Il incarne son âme dans la gangue torturée d'un chacal aux traits durs,
Antidieu des sépulcres,
Hybride cybernétique,
Image confidentielle pour occasions uniques.
Au troisième mouvement,
Il repère la structure où apposa son verbe par-delà les fuseaux.
Elle bruisse d'activité,
Des silhouettes s'agitent,
Heure de pointe,
Rendez-vous d'une fin de journée.
Au quatrième mouvement,
Il distingue les alcôves,
Les tribus qui les hantent et les électrons libres.
Stratèges et victimes,
Graphistes,
Orateurs,
Joueurs et papoteurs,
Rédacteurs et poètes.
Au cinquième moment,
Reconnaît des présents,
Gardiens,
Fidèles,
Anciens,
Dames et seigneurs aimés.
La belle chante les victoires,
L'homme en plus polémique,
La rêvée maintient l'ordre,
L'animal joue du mot.
Au sixième moment,
Les battements trébuchent,
Un avertissement de la réalité,
Tant à voir en si peu,
Charger banques de mémoires,
Effleurer âmes fugaces et saluts éphémères.
Au septième martèlement,
Fait naître de griffes et crocs arabesques sensibles,
Paysages terre lointaine,
Fragrances de fleurs fraîches,
Caresses de lèvres tendres,
Rires d'enfant insouciant et saveurs madeleine.
Puis la douleur jaillit,
Irradiant corps esprit,
Signale point non retour de ses vrilles acérées.
Il s'éjecte en urgence,
Echappe à la machine,
Il a encore à vivre avant fusion métal.
Le soleil brûle sa peau,
Il a passé les crêtes,
Chassant l'humidité pour apurer le ciel.
Le jour est encore jeune,
La chaleur reste viable,
La soif qui le saisit est d'une source autre.
Il préfère se lover dans les lourdes vapeurs des herbes résineuses,
Tant pis pour gorge sèche.
Craquement allumette,
Craquement de ses os,
Il se déplie enfin d'une lenteur étudiée.
A ses lèvres un sourire flotte comme un fantôme,
Nostalgie adoucie tout autant qu'attisée,
Les souvenirs s'emmêlent,
La frustration s'étend,
L'impression assassine d'avoir failli toucher.
Ils lui manquent tellement qu'il en oublierait presque les raisons de l'exil.
Illustration : time by 'dibbi sur DeviantArt
(manquait la date : 081124)
jeudi 10 avril 2008
Des chemins de virtualité
Quand Alice s'interface,
Assise devant sa glace,
Elle grandit,
Rapetisse,
Expose ses facettes,
Et disserte,
Séduisante,
Face au public de masques.
Cette masse solitaire,
Vissée à même la nasse lui sourit,
La conspue,
L'encense ou la menace,
Selon les facéties de ses humeurs fantasques.
Sur une souris cyclope,
Elle saute de scène en scène,
De l'extatique félin au chapelier cinglé,
Lie connaissance cintrée,
Suite à observation ;
Peter cesse la hanter,
Distraite de la sorte.
Le garçon,
Lui,
S'ennuie,
Adossé à sa porte,
Sniffe un songe,
Diversion,
Puis s'envole en silence suriner ses souv'nirs en cieux imaginaires.
Alice aime qu'on la suive,
Symptôme du célibat ;
Sensuelle et sincère,
Son innocence l'assure d'un succès insouciant et les princes la pressent de messages incendiaires.
Elle saisit les instants,
Et ce faisant elle froisse la maîtresse sans conteste de la classe des cartes,
Despote incontestée,
Au souffle en proportion de sa poitrine obscène incisée du dessous.
La forcenée ordonne qu'on lui pose un corset,
Sombre,
Serré,
Sculptant ;
Une serrure sur les reins séquestre le désir,
Le soumet au caprice de votre majesté,
Un soupir l'asphyxie.
Peter,
Lui,
Se délasse,
Sous les caresses expertes d'une masseuse sévère,
Lascif sous le soleil,
Et soutient les oeillades que lui glisse Adonis aux muscles si gracieux.
Alice est transformée en sosie saisissant d'une succube indécente ;
Détenue à la laisse par un as de pique,
Elle dispense ses danses en spirales subversives.
Ses canines ont poussé,
Elle a soif de raisin,
Sa tresse est constellée d'escarboucles luisantes,
Ses iris s'assombrissent,
On succombe ou trépasse.
(M)alice a pris la place,
Transcende l'éducation et dépose la noblesse de l'édifice scabreux où elle se prélassait,
Malice impératrice.
Peter siffle un soupir,
S'excuse sans un espoir,
Sa messe est déjà dite,
Sa prêtresse l'a chassé avec les excréments,
Ne lui reste qu'à s'occire,
Couper sa connexion et reposer ses pas sur des sentiers réels.
Pour Peter et Malice,
L'assuétude s'est disjointe ;
L'une s'oublie en esquisses d'une vie fantasmée,
L'autre s'enfonce,
Sursautant,
En soucis fallacieux ;
Ne leur reste en l'espèce que l'étrange ressenti d'avoir saisi,
Séduits,
Une parcelle incertaine de passion impossible.
(Grmbl, perdu les crédits de l'illustration. Impossible donc de mentionner son auteur, veuille-t'il m'en pardonner ...
Ha non, c'est marqué sur l'image ...
Illustration de Rusty, donc, surnom d'Elodie, trouvé sur Lostfish.fr
071214)
mercredi 26 mars 2008
De la juste contention du hurlement
(Exercice d'écriture sur le thème Le Biberon, avec pour contraintes l'emploi des mots chèvre, chenu, chemin, cheville, pour le forum Ogame)
Son chiard le rend chèvre. Pas au sens propre, bien sûr, il n'a jamais compris le rapport entre monsieur Seguin et l'envie irréelle de farcir du gigot gigotant et geignard, mais simplement le sens figuré le ferait brouter la moquette si cela suffisait à faire taire l'informe braillard.
Ho évidemment on l'a prévenu, c'est bruyant ces choses là. Pourtant, dénicher une jeune et jolie mère célibataire que son grand âge dissuade moins que jouir de sa petite retraite agricole a bien aidé à le décider, au point que l'idée de la marier en cloque paraisse bien minime.
Tout de même. Quelque chose lui laisse à penser qu'un petit français bien de son sang aurait fait moins de manière à cette heure avancée de la nuit que le lardon est-post-soviet gagné en bonus. Chierie d'internet !
Ajoutez que ladite mère court le guilledou, pas folle la guêpe, en lui laissant sa petite musique de nuit, et vous saisirez comme la grande, de musique, s'en prend un revers entre les notes.
Couche ? Changée, simplement pour la conscience, il lui aura épargné l'arme chimique ; la sirène résonne toujours. Biberon ? Vidé, roté, vomi, en autant de temps qu'il faut pour le dire ; pause borborygmes. Berceuse ? La jument de Michot, la blanche hermine et les prisons de Nantes ne doivent pas parler à ce qui fut conçu de l'autre côté du chemin des dames ; pas assez révolutionnaire.
Alors on berce, le lit est fait pour, dans l'espoir que tanguer façon grosse mer assomme assez la corne de brume pour la noyer dans ce foutu sommeil. L'espoir fait vivre à défaut de résoudre le problème.
Au début il a pris ce genre de manière avec philosophie. Quand on est un tube digestif, pas facile de faire savoir ce qu'on attend du monde, normal que ça couine.
Fin de la première semaine, il a déchiré son oreiller, rageur. Fin de la troisième, les instants de silence étaient meublés d'un bourdonnement irritant qui lui a fait songer que boum, ça y est, surdité galopante, assez pour ne rien entendre du quotidien, pas assez pour s'exiler loin du hurlement systématique. A la sixième, elle lui a expliqué que si tu vouloir moi, tu vouloir bébé moi. C'est con les bonnes femmes, il avait dégoté un orphelinat à quelques encablures.
Faut dire que l'ex-douce électronique s'est vite mise en cheville avec le klaxon pour lui taquiner les nerfs. Genre course de relai. Quand la progéniture reprend son souffle, la bougresse donne dans le mélodrame suraigu. Tu pas aimer enfant moi. Tu préférer vaches. Tu pas comprendre moi besoin vivre ville. Moi pas quitter pays pour enfermer fils moi pareil. A se demander si le mariage n'était pas un peu précipité.
Hoquet de sursis, inspiration, et c'est reparti de plus belle. Dingue ce que ça peut avoir comme poumons avec cette taille.
Un petit tour dehors, histoire de se dégourdir les gambettes jusqu'au saule chenu tant que pleureur, pas de raison d'être le seul à déguster. Et puis qui sait, avec ce froid il chopera bien une extinction de voix. Du moins si le compère adoptif n'hérite pas d'une pneumonie avant. Saloperie ! Même les éléments sont dans l'équipe des visiteurs.
Encore heureux que ça pèse moins que ça ne fait de bruit. Sitôt rentré, il attrape la bouteille de gnôle planquée au fond du placard et s'en verse une bonne lichette à même la cafetière. Quitte à ne pas dormir ... Un coup de casserole sur le réchaud, que les deux stimulants se lient bien, et on coupe avant ébullition, café bouillu, café foutu.
Ca brûle les lèvres, ça brûle la langue, ça brûle le gosier, ça brûle l'œsophage, ça brûle l'estomac, et à peine ça se calme que l'alcool se réveille et passe la seconde couche. Un bien doux enfer en regard des grandes orgues.
Le souvenir l'assaille à la seconde lampée, alors que ses yeux mouillent. D'accord le pépé y allait au gros rouge, mais on dit qu'ils ont ça dans le sang par là-bas. Et puis au point où on en est.
Opération délicate, le col est étroit, il en met une sacrée dose à côté. Un coup de lait de la roussette. Agitez, goûtez pour la température, enfournez.
***
Lorsque Deirdre revient, à peine avant le lever du soleil, elle est déjà prête à affronter le vieux et ses récriminations.
Et puis elle les voit, le petit dans les bras du grand, en travers du canapé élimé. Elle monte prendre une couverture, la dépose doucement sur eux et se prend à sourire.
Pour la première fois, elle a le sentiment que son fils a trouvé son père. Sans doute les ronflements sonores qu'ils partagent.
Illustration : Oh Baby, par ~jacknash, sur DeviantArt
071209
mardi 11 mars 2008
De la vertu du dialogue (part2)
Etrange comme parfois on réalise un manque en le comblant. Jusque là je m'en passais volontiers, appréciant ceux des amis tout en déplorant les voir ainsi yoyoter, prisonniers de leur nouveau petit animal, condamnés à l'élever du mieux possible, affolés parfois par l'ampleur de la tâche. Et d'un coup, je réalise à quel point ceci me manquait, à quel point j'attendais cet instant, à quel point je déguisais ce sentiment sous le cynisme.
Je vais être papa.
Mince, il me tarde d'y être. D'ailleurs, je me demande pour quand c'est. Tiens oui, depuis quand elle est enceinte ? Impossible de me baser sur ses règles, elles lui sont plutôt clémentes, et la vue du sang n'effrayant ni l'un ni l'autre, ne nous retiennent pas pour faire l'amour. J'y songe ! Je croyais qu'elle prenait la pillule. Encore une cachotterie d'importance. Combien d'autres ?
La douce chaleur vacille sous l'interrogation. De soudain songer que je ne suis peut-être pas le père la menace d'extinction. Puis elle repart de plus belle.
Je vais être papa.
Je n'ai aucune raison de douter de sa fidélité, ce n'est qu'une rancoeur résiduelle. Et quand bien même. Je me fous au plus haut point de transmettre mes gênes, mon sang. Tout ce qui importe c'est cette petite fille qui lui pousse dans le ventre. Ou ce petit garçon.
Je vais être papa.
Et puis elle a déjà voulu m'en parler. Entre deux portes. Un matin, quand j'étais en retard. Je ne supporte pas ça. Et une autre fois, encore haletante de nos acrobaties, lovée dans mes bras. J'ai du m'endormir. Une autre fois encore, je ne sais plus à quelle occasion. Et puis ses regards amoureux lorsqu'elle berçait la petite de ma meilleure amie, ses soupirs envieux en croisant une poussette, ses sourires inattendus en contemplant les mômes du jardin d'enfants.
Oui, elle m'a déjà fait passer le message un sacré nombre de fois, et moi, effrayé alors par l'idée, j'ai refusé de l'entendre, de la voir.
Merde. Non seulement elle me fait un bébé dans le dos, mais en plus je l'ai mérité.
Et à l'heure actuelle elle doit me haïr de toutes ses forces, se demandant quelle sotte idée lui est venue de vouloir mon enfant.
Merde, merde, merde.
Et je vais être papa.
Face à moi, les téquilas patientent, le soda s'éventant lentement, au point qu'elles ne pourront bientôt plus être frappées. En ai-je vraiment besoin.
Je les heurte et les avale l'une à la suite de l'autre. Oui. Vu mon comportement minable, je vais en avoir besoin pour ne pas me murer dans le silence et accepter son mépris.
Je profite que l'alcool n'ait encore fait son effet pour sauter dans ma voiture et rentrer en quatrième vitesse. Deux feux rouges grillés, crissements de pneus et klaxons.
Je vais être papa.
Le cactus se répand dans les veine juste à temps pour me donner le courage de passer la porte.
Elle est dans le canapé, un mug entre les mains, et fixe un point à ma droite, sourcils froncés, traits tirés.
Je dépose les viennoiseries sur la table en silence, sans oser croiser son regard.
Yeux et nez rouges. Elle a pleuré. Beaucoup. Je suis un sale con.
Je m'asseois enfin devant elle, pas fier. Dans son regard, la tristesse dispute à une colère glaciale le sentiment le plus vif. Elle ne bouge pas. Pas encore. Faut-il qu'elle m'aime pour me laisser une telle chance.
J'aimerais prendre sa main. Je sais que ce n'est pas ce qu'elle attend, alors je m'abstiens, un rien suffira à faire basculer notre couple. A la place, je coince les miennes entre mes genoux, et lui répond d'un air piteux.
- Je serai un homme heureux si tu veux la garder.
Son visage explose à ces mots, deux sphères de pur bonheur s'embrasent où étaient ses yeux, un sourire étincellant déchire ses joues, sa peau prend la teinte de son nez encore gouttant. D'un bond elle me saute dessus, le mug explose sur le carrelage, et riant autant que pleurant, elle me martèle de coups de poings, puis vient se blottir sur mes genoux. Je la serre contre moi, à la rompre, mes larmes se mêlent aux siennes.
- Je te déteste. Et je t'aime. Et je veux les garder.
Merde. Je vais être doublement papa ...
Illustration : pregnancy version two, par ~klappspaten, sur DeviantArt
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