dimanche 13 septembre 2009
Le goût des adieux 9/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Je ne suis pas pour autant décédé. C’est l’envie, ou le besoin, c’est vous qui voyez, qui m’est passé. Souriez en vous disant que l’âge adulte est funeste pour le romantisme adolescent, ce n’est pas non plus la question.
J’ai
grandi, bien sûr, finis par mettre un terme à la
cristallisation autour d’Aurélie, suis parvenu à me
faire aimer, plus encore à le savoir, ai atteint le Saint
Graal d’une sexualité non imaginaire. Il y eu des bas
encore, et comme les précédents ils ont été
suivis de hauts. Il y a eu des femmes, quelques hommes, de l’amour
et du sexe. Il y a eu des disputes aussi effrayantes que celles de
mes parents. Il y a eu des expérimentations malheureuses et
des mises en danger éhontées.
J’ai
vécu, en un mot. Plus exactement, je me suis mis à
vivre.
Une
de mes amies a eu sa période mystique avec une intensité
peu commune. Elle s’est mise à communiquer avec les défunts,
ses tirages de cartes ont estomaqué les destinataires, des
prémonitions quant au sort de ceux qu’elle aimait se sont
avérées exactes, elle a soigné un homme qui
souffrait depuis des années par la seule imposition de ses
mains. Avec de la barbe j’aurais pu l’appeler Jésus-Christ.
Cette
amie, dans sa quête permanente des énergies, s’intéressa
à tous les horoscopes existant, pour tenter y distinguer de
plus sérieux que d’autres. Celtes, mongol, indien, maya,
aztèque, hurons, dingue de voir comme peut-être répandue
la croyance en l’influence de notre date de naissance sur nos
destinées. Au moins aussi dingue que de constater leur
omniprésence sur les sites féminins.
Ce
qui lui fit m’en parler était l’horoscope égyptien.
Depuis
le lycée, j’arborais le pseudo d’Anubis, dieu égyptien
des nécropoles et accompagnateur des défunts. Hadès
avait plus de panache pour une relation morbide encore plus prononcé,
c’est le côté infernal qui m’interpellait, mais il
était déjà tagué dans les toilettes.
J’adoptai
donc ce pseudonyme et le traînai partout avec moi, le
présentant chaque fois qu’il était nécessaire
de donner un nom qui ne soit pas le mien.
Or
les recherches de cette amie établissaient que ma naissance me
mettait sous la protection tutélaire dudit Anubis. Selon les
égyptiens du moins, pour les celtes je ne me souviens pas.
La
coïncidence m’interpella quelque peu. Et me fit réfléchir.
Ainsi,
mon rapport à la mort m’apparut autrement plus sain. J’avais
une connexion avec elle. Peut-être m’étais-je
simplement fourvoyé en me persuadant qu’elle me concernait.
Me
revint alors l’attention que je parvenais à prêter à
mes amis comme à de parfaits inconnus lorsqu’il était
question de les écouter se livrer. Me revint la compassion que
je ne pouvais m’empêcher d’éprouver sitôt que
j’étais confronté à la détresse. Me
revint surtout comme m’avaient touchés les squelettes dans
la tribu, non en tant que morts sans sépulture, mais justement
en tant qu’humains honorés jusqu’au passage vers un
au-delà. J’avais une âme d’accompagnateur.
Dans
le même temps, ma relation aux testaments vint se juxtaposer à
cette nouvelle compréhension.
Une
solution s’imposait d’elle-même.
Je
pris des cours du soir en plus de mon travail quotidien, sacrifiant
ma vie sociale et mettant en péril ma vie amoureuse.
Deux
ans plus tard, forcené, j’obtenais mon diplôme,
récupérais mon mariage au bord de la rupture et
abandonnais la comptabilité pour me consacrer à ma
seule et unique vocation.
Bien sûr les débuts ont été un peu dur, quarante-sept ans n’est pas le meilleur âge pour se recycler, notamment dans cette branche. Mais mieux vaut tard que jamais, dirait l’autre.
Aujourd’hui, je traite des affaires des morts et rédige des testaments. Aujourd’hui, je suis un des plus vieux clercs de notaire débutant de la profession.
Illustration : Anubis mask, par Oission, sur DeviantArt
samedi 12 septembre 2009
Le goût des adieux 8/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
L’ombre d’Aurélie se remit à planer lorsqu’au détour d’une rue, je l’aperçus en compagnie d’une amie. Les années s’étaient écoulées, elle n’avait pas changé. Et malgré la profondeur à laquelle je les avais enfoui, mes sentiments rejaillirent dans un soupir de bouchon de champagne dégazé. Le besoin de douleur avec.
Je
m’étais laissé priver du choix de ma souffrance,
j’avais souscrit au refus d’attenter à mes jours, mais je
n’étais pas à l’abri d’un accident. Surtout s’il
pouvait être providentiel.
La
tendance était présente depuis mes tendres années,
lorsque je m’étais pris à imaginer l’accident qui
me mènerait dans l’ambulance, alors que la fillette dont
j’étais amoureux venait me tenir la main. Il s’agissait
sans aucun doute d’une création fantasmée du contact,
par lequel exprimer ses sentiments, ce qui déjà à
l’époque me posait problème.
Il
était toujours question de ça, avec sous-jacente la
nécessité d’en finir, puisque conscient de
l’impossibilité d’aboutir. De facteur de rencontre,
l’accident devenait facteur de deuil.
J’en
revins par la même occasion à penser en terme de
testament, seul écrit dorénavant destiné à
autrui. Seule exercice maîtrisé, aussi.
Son
écriture occupait tous mes moments intellectuellement libres.
Ainsi
songeai-je au sort de mes livres alors que ne sachant freiner, je
dévalai à roller une rue abrupte de Rennes, débouchant
sur un carrefour à forte circulation, le feu au rouge.
Je
ne voyais quiconque susceptible de manifester une once d’intérêt
pour les histoires de vampires, les sagas adolescentes de Moorcock,
encore moins pour les répétitives horreurs de Koontz.
Et force était de reconnaître que les classiques, je les
avais tous empruntés, cantonnant mes achats à la
littérature populaire. Un certain témoignage de
l’assuétude à la consommation.
Finalement,
je décidai de les faire parvenir au CDI de Mariotti, mon
dernier collège à Nouméa, où j’avais
découvert nombre d’auteurs de ma collection.
Le
sort de mes bandes dessinées m’occupa alors que je rentrai
de nuit, longtemps après l’heure du crime, suivi par deux
frottements de jeans
sur lesquels je n’osais me retourner.
Là
c’était plus simple. Mon meilleur ami, principal
consommateur de mes acquisitions, les recevrait avec plaisir. L’idée
qu’il puisse en revendre une partie pour financer ses dépendances
ne m’ennuyait plus que ça. Après tout, l’essentiel
était qu’il en tire un quelconque profit.
Le
wakizachi
gravé
de runes indéchiffrables, reçu en tant que meilleur
joueur d’une convention de jeux de rôles trouva son
destinataire alors que je perchais en équilibre en haut d’une
falaise venteuse, dans le maquis autour de Nice.
L’ami
chez qui je me trouvais alors partageait mon attirance pour les
lames, y compris non aiguisées, et m’avait fait vivre une
belle partie durant cette convention. Il était normal qu’il
conserve un souvenir de cette période.
Je
trouvais enfin à qui reviendraient mes manuels de jeu de rôle
en me faisant un mauvais trip
sur un joint roulé à la sauvage par un punk polonais
dans une rave
off.
Un
ami encore, initié par mes soins alors que je commençais
à peine, dont l’imagination fertile promettait de belles
choses. Tout simplement.
Pour le reste, l’avantage d’être étudiant incluait de passer l’essentiel des économies non consacrées à la lecture dans la boisson et les stupéfiants divers. Ce qui au final ne faisait pas tant que ça de boisson ni de stupéfiant, le budget restait serré.
Ne
restait que la disposition du corps, seul véritable
difficulté.
Elle
me vint en revenant de Toulouse en pleine grève des cheminots,
lorsque je me trouvai bloqué dans une gare de campagne, sans
argent, ni idée d’où se trouvait Rennes. Je réussis
à faire du stop, pour la première fois de ma vie, et
fut pris par un chauffard patenté et fier de l’être.
Difficile d’expliquer à son chauffeur qu’on voudrait
descendre quand il est courbé sur son volant, à cent
vingt sur les routes de campagne, un regard furieux braqué sur
la route.
Qu’on
l’abandonne à la fosse commune. Il ne valait guère
mieux. Une santé de jeune homme qui ne fait pas d’exercice,
encore soumis aux assauts acnéiques, entamés par les
abus licites et illicites, n’ayant rien connu aux choses de
l’amour. La fosse commune convenait parfaitement à
l’aboutissement de la déchéance.
Ce fut mon dernier testament. Celui que trouveront assurément mes proches en explorant mes archives à la recherche d’un tel document.
Illustration : bandage, par 9ualia, sur DeviantArt
vendredi 11 septembre 2009
Le goût des adieux 7/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Ce n’est pas pour autant que mes accès mortifères se dissipèrent, loin s’en faut. Il aura simplement fallu trouver une autre voie pour les exprimer. Comme il aura fallu trouver une autre voie pour réprimer la passion que continuait m’inspirer Aurélie.
Le
bac obtenu, je dus tempêter pour obtenir de poursuivre mes
études en Métropole et partant, tenter m’émanciper
du joug parental, pour ne pas dire maternel. Finalement, le choix de
la bonne filière, encore inexistante sur le Territoire, aura
eu raison des inquiétudes les plus aviaires.
Pour
compenser, il fut convenu que mes parents retourneraient eux aussi en
Métropole ... On n’entaille pas comme ça le cordon
ombilical, déjà légué ou non.
Heureusement,
Maman fut terrifiée par les conditions de vie là-bas,
durant mon accompagnement, et elle rentra aussi sec, sitôt
trouvé à me loger, ayant abandonné tout projet
de déménagement. Le soulagement fut à la hauteur
de l’inquiétude.
Les
jeux de rôle pouvaient enfin m’occuper à loisir, il
n’y avait plus au dessus de ma tête l’angoisse matriarcale
des suicides de joueurs pour me dissuader.
Ce
devint donc le principal exutoire à mes préoccupations
romantiques. Armes, animaux de compagnie, défuntes amantes,
tous supports étaient bons à devenir des incarnations
d’Aurélie, devenue pour l’occasion Orely. De la sorte, je
palliais à son absence en organisant son omniprésence.
Comme
bien des amateurs, j’allai jusqu’à créer un
univers, le voulant le plus original possible. Orely devint une épée
toute puissante – ce n’est pas alors que je voyais la référence
phallique, actrice alors que j’étais un seigneur aux tous
pouvoirs enfermé dans la glace. L’imagination n’a
décidément guère de réalité.
Comme
de bien entendu, je concoctai une première aventure à
faire vivre à mes joueurs.
Une
séance ne suffit pas, il en aurait nécessité
bien d’autres pour commencer à effleurer le cœur des
manipulations à l’œuvre. Je me contentai de raconter le
scénario à une des joueuses, passionnée de son
personnage, donc un peu de l’univers quand même.
C’est
elle qui me poussa à écrire ce que je lui racontais.
Donc
je tombai amoureux, tentai lui avouer ma flamme dans une missive
aussi fleuve que j’étais ivre-mort, et faute de mieux, me
mis à la rédaction de cet ambitieux ouvrage de Science
Fiction.
Il
avorta au bout de quelques chapitres. L’histoire se diluait déjà
et d’autres préoccupations m’occupaient.
Néanmoins,
le goût de l’écriture était là. Et d’une
certaine manière, il n’était que le prolongement de
ma passion pour les testaments.
Je
me mis à écrire une nouvelle à l’occasion d’un
concours, fortement poussé par la joueuse amatrice de mes
mots.
Il
y était question de suicide, de romantisme, et … d’Orely.
Faute
de pouvoir les vivre, mes deux préoccupations qu’étaient
la mort et Aurélie se trouvaient enfin enlacées sous
mes mots en une sorte de testament instantané.
S’ensuivirent
un certain nombre de nouvelles, invariablement calquées sur
ces thématiques, de près ou de loin, alimentées
par mon incapacité à approcher d’autres filles,
autrement du moins que par de chastes sentiments et de courtoises
distances.
A
force de louanges, j’en arrivais à croire en quelque talent,
nourri par la poésie de Thiéfaine.
Et
progressivement, je parvins à me persuader avoir fait le deuil
d’Aurélie. Loin des yeux …
Aussi
m’attachai-je à quelque chose de plus ambitieux, quelque
chose avec un message, des sens cachés, une revendication,
quelque chose de grand, de fort, de brillant. Quelque chose qui soit
digne d’un écrivain en somme.
Un
ami littéraire coupa mes ailes en plein vol en me livrant la
critique froide et sans concession du premier paragraphe. Je ne
serais pas écrivain.
Une
amie m’avait dit un jour que j’arrêterais d’écrire
le jour où je serais heureux. Elle se trompait manifestement.
Mais sans doute était-ce elle qu’elle essayait de
convaincre.
Illustration : Writing Stories Again, par nelleke, sur DeviantArt
jeudi 10 septembre 2009
Le goût des adieux 6/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
De n’avoir pu m’exécuter n’avait rien ôter à ma tentation mortelle. Elle était là, et ne demandait qu’à s’exprimer. Et quel état est le plus à même de souscrire à une telle demande, sinon l’adolescence ?
Païta.
La campagne. La Brousse. Une première année au collège
de la commune, à tisser des camaraderies sans guère
plus de profondeur, comment concilier le petit métro plongé
dans ses livres et ses légos, et les gamins du coin ne
songeant qu’à profiter du soleil et du plein air. Puis
l’inscription à Nouméa.
La
ville de province. Des pairs de toutes conditions, des accoutrements
de tous genres, et un autre décalage, celui du garçon
vivant loin, dont la visite aux copains s’organise strictement,
avec un horaire incompressible.
Se poursuivit donc l’immersion dans la lecture, au gré de ce que proposaient les CDI successifs, et la découverte du Jeu de rôles, avec son potentiel de tueries et de mort. En fond sonore, les disputes des parents, plus vives que jamais, Papa était maintenant à la retraite.
Floue
pendant trois années, l’adolescence reste riche en
découvertes, l’envie de mort revint sous le nom d’Aurélie.
J’avais
déjà moult fois succombé à un joli
minois, alimentant songes et fantasmes, je n’avais encore eu
l’occasion d’approcher d’aussi près une fille qu’à
l’occasion de ce voyage de langue en Australie.
Il
aura fallu les quinze premiers jours pour que je tombe amoureux, les
quinze suivants pour devenir son meilleur ami dans la troupe, le
retour pour croire qu’enfin, et un premier lapin pour souhaiter
quitter la vie sur cette douleur.
Elle
était dans mon lycée, je la voyais tous les jours,
connaissais son emploi du temps par cœur, la contemplais depuis les
étages, le cœur faisant des bonds de cabri chaque fois
qu’elle apparaissait.
Et
je n’étais pour elle qu’un grand dadais barbu, aux cheveux
longs, certes sympathique quand il n’est personne de mieux sous la
main, mais une connaissance, sans plus.
Et
cette indifférence me brûlait, ce manque de
reconnaissance de mes sentiments me déchirait les boyaux, sa
présence me rendait fou. Les cutters et lames de ciseaux
rougis auront inscrit cette douleur sur ma peau sans parvenir à
l’exorciser totalement.
Finalement,
quand il fut avéré, au prix d’un aimable refus,
qu’elle n’entrerait jamais dans mon univers, la décision
s’imposa naturellement. Il ne me restait qu’à mourir.
Cette
fois, le choix du mode opératoire fut simple, la documentation
aidant. Il ne s’agirait que de se couper les veines, dans la
longueur, afin de se prémunir de la bonne blague de
l’intervention in extremis, j’avais assez de cicatrice pour faire
l’économie de supplémentaires, et sans effusion
superfétatoire.
La
décision prise, je ne pouvais déroger à
l’écriture du testament, les habitudes ont la vie dure
jusqu’aux berges de la mort.
La
transition vers l’adolescence avait de beaucoup rendu caduc mon
précédent. Foin de jouets, ils sont pour les bébés.
Guère plus de vélo, en faire seul, uniquement pour
faire du vélo, m’avait ôté beaucoup du goût,
ne restaient que les livres et la belle dame.
Ayant
développé, consécutivement à mes émois,
un rôle de misogyne, alimenté par Lamartine, Musset,
Wilde et divers autres, je ne pouvais m’autoriser la reconnaissance
de l’effigie et devait au contraire m’assurer qu’elle finisse
broyée, véhicule de ma détestation pour la gent
féminine et témoignage du dédain qu’elle
m’inspirait désormais. Elle finirait sous une presse
automobile, ça doit bien se trouver quelque part, l’exécution
testamentaire c’est un métier, madame.
Quant
aux livres, dont le compte commençait à s’allonger,
doucement mais sûrement, qu’ils soient brûlés en
un grand feu de joie contrainte. Je ne voulais rien laisser derrière
moi, n’ayant finalement jamais rien eu de ce qui importait, ni
n’ayant eu la moindre valeur moi-même.
Juste.
Juste remettre à Aurélie mon Stormbringer,
dernier tome de la saga d’Elric, qu’elle trouve entre les lignes
toute la tragédie de la fin de mon monde pour l’avoir
rencontrée, et m’être alimenté à travers
elle. Qu’elle culpabilise, pour la peine. D’avoir tant manqué.
De m’avoir tant marqué. De son joli sourire. De ses yeux en
amande. De sa peau si douce.
Plus
de mot en revanche pour mes parents, je ne les supportais plus,
d’autant qu’ils étaient quand même un peu
responsables si je me retrouvais à gérer cette vie
pourrie, moi je n’avais rien demandé à la base. Et
puis de toute façon ils ne pouvaient pas me comprendre, alors
à quoi bon.
En
revanche, je laissai mon agenda à ma petite sœur, celui avec
les citations misogynes et les poèmes désespéré,
celui avec les traces de mon sang et les acrostiches en A, en U, en
R, en E, je n’en dis pas plus, celui avec les paroles de groupes de
métal sous la reproduction de leur nom calligraphié,
celui avec le répertoire des bouquins lus. Celui avec les mots
d’un Kurt Cobain encore en vie : I hate myself and I wanna
suicide. Qu’elle n’ait plus besoin de se cacher pour piquer mes
citations.
J’étais prêt, rien ne me retenait, il a suffit d’un couac. Une amie inquiète de constater de nouvelles marques sur mon bras me fit promettre de ne plus me faire de mal. Je n’ai jamais su résister aux témoignages d’affection, je n’ai jamais voulu manquer à ma parole. Piégé sur un seul bête accès d’émotion. Vraiment pas de bol.
Illustration : Borderline, par stilllifepaul, sur DeviantArt
mercredi 9 septembre 2009
Le goût des adieux 5/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
L’idée de me donner la mort se présenta à moi dans l’année de mes douze ans. Rien d’encore aussi futile que je n’ai pas demandé à vivre, j’étais trop jeune, non, juste la lassitude émotionnelle d’entre percevoir les disputes furieuses de mes parents. Une réaction de fuite face à l’impossible gestion d’une crise qui ne m’appartenait pas.
Paradoxalement,
l’idée de faire de la peine en leur imposant ma disparition
contrebalança cette envie vivace. Comment souscrire à
un acte égoïste, au sens personnel du terme, en se
détachant de sa portée sur les autres ?
A
aucun moment je n’ai cru à la valeur des explications
larmoyantes d’une lettre d’adieux, c’est de votre faute, mais
faut pas vous en vouloir, hein, c’est mieux comme ça. Et
connaissant la mentalité de ces braves gens, l’absence
d’annonce aurait été encore plus dure. Ils n’auraient
pas plus culpabilisé, ils auraient culpabilisé
différemment. Dans tous les cas, ils en auraient souffert, ce
qui n’est pas très sympa. Je ne souhaitais pas qu’on me
tienne rigueur d’un choix mûrement pesé. Ça
puis l’incapacité à choisir le meilleur moyen d’en
finir.
Pendaison
trop risquée, tellement d’histoires de loupés, la
corde mal calibrée, le support branlant, le nœud mal fait ;
arme à feu trop irréaliste, essayez d’être pris
au sérieux dans une armurerie quand votre tête passe
tout juste le comptoir ; ouverture des veines trop salissante,
et surtout trop longue, le temps que ça s’écoule
bien, un coup à se faire engueuler d’en avoir mis partout
dans la salle de bain. Je débutais, je n’avais encore que ça
en rayon.
En
revanche, là où j’étais passé expert,
c’était dans la rédaction de testament. Ce qui
finalement occupa le plus clair de mon temps, j’entendais que ce
soit particulièrement soigné.
Pour
commencer, le support. Papier macéré dans le café,
aux bords brûlés au briquet, de quoi lui conférer
un élégant aspect de parchemin. J’avais trouvé
le truc dans un précis du parfait détective à
côté de l’art du décodage et des trous pour
observer caché derrière un journal.
La
rédaction, forcément en pleins et en déliés,
avec une plume à encre de chine imposée pour les arts
plastiques. Maman s’adonnait à la calligraphie, j’avais
donc à disposition un manuel fort instructif sur l’art de
tracer les lettres. Un véritable travail de moine copiste, les
enluminures en moins, la prof de dessin avait coupé court à
ma carrière d’artiste peintre en soulignant que j’étais
infoutu de me servir d’un pinceau.
Le
contenu, enfin.
Que
l’on m’enterre sur mon vélo. Retrouver la gloire des
sépultures des rois mérovingiens ou chinois, le
seigneur et sa monture fusionnés dans la mort, voilà
qui assurerait le prestige suffisant et nécessaire qu’on est
en droit d’attendre de ses obsèques. En forêt, parce
que le bois que je traversais tous les jours pour aller à
l’école était décidément un repère
des plus chouettes. Et sous un tertre, ça permet de creuser
moins tout en conservant l’élan de la cavalcade sur roues.
Pour
faire bonne mesure, l’âge dénature les illusions,
légos et playmobil, définitivement figés sans
moi, seraient placés par rangées, en armes et armures,
les véhicules à gauche, les montures à droite,
et enfouis à mes côtés, ma garde d’honneur. Et
la garantie de les retrouver prêts à l’usage dans le
cas d’une résurrection inattendue, on nous rebattait les
oreilles avec ça à la catéchèse.
Je
repris le paragraphe sur la belle dame, il me semblait plus que
jamais inspiré, surtout après avoir vu Gremlins.
Ne
restait que l’épineux problème de mes livres. Je les
aurais bien conservés par devers moi au cas où je
m’ennuie vers le milieu ou la fin de l’éternité,
mais je voyais mal comment les prémunir de la désagrégation.
Je devais donc me résoudre à les léguer.
Je
choisis en définitive la future médiathèque de
Guilers comme dépositaire de ma collection. Ses rayonnages
avaient alimenté mon goût irrépressible pour la
lecture, je me devais de lui rendre la pareille. Il était
seulement question de les regrouper en une seule bibliothèque,
distincte, mentionnant ma donation, et son caractère
exceptionnel. Que chaque lecteur sache comme il m’en coûtait
de les abandonner.
Ce
fut bel et bien fait, dûment scellé, et glissé
dans un tube de la balançoire du jardin.
Je
n’étais pas encore fixé sur la façon de m’y
passer que mes parents nous demandaient si nous voulions retourner
vivre en Nouvelle-Calédonie.
Il
doit encore être là-bas, la balançoire n’avait
pas bougé à mon dernier passage à Guilers.
Illustration : Swing, par liallan, sur DeviantArt
mardi 8 septembre 2009
Le goût des adieux 4/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Mon
rapport à la mort prit une nouvelle tournure en 1985.
J’avais
alors neuf ans, tout au plus, et nous étions en visite chez
des amis, en tribu. Alors que les adultes parlaient, je jouais avec
les enfants, et déjà un rapport étrange
s’établissait entre nous. La mort du leader kanak Jean-Marie
Tjibaou était toute récente. Ils m’interrogèrent
sur ma perception de son meurtrier. Le nom me disait quelque chose,
je pressentais que ma réponse déterminerait ma place
parmi eux, mais impossible de me souvenir de qui il s’agissait.
J’optai finalement pour une réponse aussi diplomate que
couleuvrine. Je ne sais toujours pas si elle leur convenait.
Ils
m’entraînèrent tout de même à leur suite
dans les brousses, pour me montrer un secret. Et quel secret.
Recroquevillés dans une grotte étroite, deux squelettes
blanchissaient en silence. Des squelettes. D’anciens cadavres.
D’anciens morts. D’anciens vivants.
Si
j’avais des affinités certaines avec la Camarde, je n’avais
encore jamais vu son œuvre de près ou de loin. Et ils me
confiaient ce secret, à moi, petit homme loyal prêt à
rivaliser avec le silence d’une tombe. L’honneur me transcendait.
Dans
les semaines qui suivirent, mes parents trouvèrent de fort
mauvais goût d’avoir transformé un tas de terre,
probablement destiné à renouveler les parterres, en
sépulture. Déjà le problème de
communication intergénérationnelle. Ils ne daignèrent
pas même reconnaître l’application avec laquelle
j’avais tassé les mottes avant d’orner le tout de la croix
incontournable. Ma fierté en demeura pourtant intacte, mon
œuvre mentalement photographiée pour la postérité.
Je
profitai donc de l’assignation à résidence pour
revoir mon testament, enrichi de la récente expérience
funéraire.
Que
l’on donne mes os à ronger à la nature. Voilà
qui me semblait un préambule impératif et plein de
fougue. Abandonner mon corps dans un coin du jardin, éventuellement
du salon si le temps ne s’y prêtait pas, et le laisser se
défaire tranquillement de son attachement à la matière.
Ni plus, ni moins.
Eventuellement
était-il recommandé de me couvrir de ce vieil
imperméable-cape-tente-déguisement de détective
tant apprécié ; je le savais dans le cas contraire
destiné à la poubelle.
Pour
le reste, les dispositions ne changeaient guère.
A
l’exception du métal fondu, dont la sophistication tranchait
par trop avec mon retour à la terre nourricière. Et du
bambi en verre, malencontreusement brisé dans un faux
mouvement de vraie humeur quelques semaines auparavant.
De
toutes façons, l’essentiel de nos affaires était dans
un garde-meuble en métropole, autant dire perdues ou
abandonnées, et j’avais plus que jamais conscience de la
nécessité de se soulager matériellement.
Ma
petite sœur, une seconde, la première n’est à ce
jour toujours pas réapparue, ma petite sœur, donc, apposa
avec entrain sa signature de témoin de trois ans sur le
feuillet, je scellai l’enveloppe avec de la cire de Babybel moulé
au couvercle de colle Cléopâtre, et le tout fut glissé
sous un carreau décollé, à l’abri des regards.
Qui ignore ne peut convoiter, j’aurais été assez
ennuyé qu’on se prenne de m’assassiner sans mon
consentement.
Je
mis par contre un peu de temps avant d’accorder confiance à
mon seul témoin. Finalement, étant un peu trop vive
pour se laisser enterrer vivante avec mon secret, je choisis de
déplacer la cachette de mon testament un jour où ma
petite sœur était chez mes grands-parents.
Illustration : Skeleton, par angreal, sur DeviantArt
lundi 7 septembre 2009
Le goût des adieux 3/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Le
troisième. Haaa, le troisième …
Marine.
La sépulture. Les circonstances aidant.
Six
ans, presque toute mes dents de lait, et la curiosité acérée.
Au point de me demander pourquoi nager alors qu’on pourrait tout
aussi bien, dûment lesté, marcher au fond de l’eau
pour traverser la mer. La meilleure façon de répondre
aux interrogations étant l’expérimentation, je
trouvai une belle pierre, et m’avançai résolument
dans la Méditerranée.
Il
fallut pourtant me rendre à l’évidence, ma technique
omettait un paramètre crucial, l’absence de branchies. Dès
lors ne restaient que deux possibilités. Ou je reconnaissais
avoir fait fausse route et devais m’accommoder en outre de ne
savoir nager, ou je me faisais à l’idée du sacrifice
pour la science, sa route est pavée de martyrs.
Le
choix fut vite fait ; j’avais un testament à penser.
Forcément,
vient un âge où on considère la masse de biens
amassés avec une certaine sagesse, et on se demande ce qui
compte réellement dans tout ça.
De
mes précédentes volontés, je ne conservai que
cette histoire de métal fondu. Non plus tant pour le respect
d’un rite dont je ne parvenais toujours pas à me souvenir,
que dans un souci d’équilibrer le lest. Même en boule,
les vêtements ont une fâcheuse tendance à la
flottaison.
Playmobils
et Légos, eux, en nombre encore raisonnable, se devaient de
matérialiser mes élans créateurs. Ils seraient
donc assemblés en stèle-base secrète, dédiée
à ma mémoire. Les personnages logeraient à
l’intérieur, prêts à bondir dans leurs
véhicules pour en assurer la défense – ou
l’entretien, vous savez ce que c’est, tout feu tout flamme la
première année, et au bout d’une demi-douzaine, ça
disparaît sous les mauvaises herbes.
La
belle dame irait à un antiquaire chinois de film, qu’elle
soit la pièce maîtresse cachée derrière
les vetustetés, celle qu’une jeune femme un peu chineuse
trouverait par hasard. Elle actionnerait le mécanisme, la
geisha se mettrait à tourner sur une ritournelle antique un
peu fausse, et une porte des enfers s’ouvrirait sur un génie
de cuir vêtu. Je laissai aux scénaristes le soin de
poursuivre l’idée, je n’allais pas leur mâcher un
travail pour lequel ils seraient mal payés, tout de même.
Le
bambi en verre de la maîtresse n’étant encore cassé,
serait gentiment brisé en hommage au futur défunt
Mickaël Jackson, en public afin que la foule soit transcendée
par une symbolique du rapport à l’enfance, assez floue pour
hocher la tête avec l’air convenu quand on ne comprend rien.
Je
n’eu le temps d’expédier le reste, au demeurant réservé
aux pulsions ménagères de ma mère, des paires
d’yeux globuleux me scrutaient en cercle avec des têtes peu
recommandables.
Un
cousin bon nageur m’avait sorti de l’eau avant terme, et je me
retrouvais prématuré dans cette sordide couveuse de
reproches. Autant dire qu’il aurait été malvenu de
réclamer prise d’acte de mes volontés. Je me
contentai donc de tousser scrupuleusement, pour les besoins du rôle,
et on n’en parla plus.
Illustration : Sinking, par junglecookie, sur DeviantArt
dimanche 6 septembre 2009
Le goût des adieux 2/9
Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une
Le
second, j’ai du l’écrire quand la petite sœur n’est pas
née. Un peu pour moi, c’est personnel un testament, mais un
peu pour elle aussi, il fallait bien que quelqu’un s’en charge,
et les parents étaient trop abattus pour ça. C’est
toujours dur, une disparition dans la famille. On se pose des
questions, on se demande si on a pris ses précautions, on se
dit que tout ça ne tient qu’à un fil.
Je
n’ai hélas pas vraiment eu le temps de la connaître.
Ça a donc été un peu délicat
d’extrapoler, mais à deux ans, on a déjà une
certaine expérience de la vie, et on n’a pas oublié
les premiers moments, non plus.
Je
léguais donc son corps à la science, un peu déçu
d’apprendre qu’on ne s’intéresserait aux cellules
souches pour sauver les riches qu’une vingtaine d’années
plus tard. Au pire, ai-je toutefois pensé, ils la mettront
dans du formol et elle fera l’instruction des générations
futures de joueurs de golf.
Elle
n’avait guère plus à offrir, pas même son
cordon – toujours l’ombilical. Etranglée avec, il a été
conservé comme pièce à conviction par les
autorités. Au cas où.
De
mon côté, par contre, j’avais déjà
accumulé du bien. Ainsi déclarai-je vouloir léguer
mes peluches à un chenil pour animaux estropiés, qu’ils
puissent décompenser une poignée de minutes.
Ma
garde-robe irait à ma future filleule, amatrice, comme il se
doit, de poupées, afin qu’elle puisse les déguiser en
poupons et se familiariser avec les enfants de sexe mâle, ô
combien étranges, j’en convenais déjà.
Les
biberons et autres ustensiles de puériculture étant
hélas en crédit-bail, ils revenaient tout naturellement
à leurs légitimes propriétaires en la personne
de ma parenté.
En
revanche, le coquetier, le rond de serviette et la gourmette, ça
madame, ce n’était pas de la camelote, pas question de les
laisser saisir. Tout comme, n’étant pas certain de leur
passion pour la nostalgie, il me semblait cavalier de les transmettre
à mes descendants, au risque que leur premier réflexe
soit de les convertir en valeur. Aussi ai-je préféré
exiger qu’ils soient fondus dans ma bouche, à la façon
de quelque antique rituel funéraire – ou supplice, je ne
sais plus.
La
sépulture, enfin, important quand on ne se décide à
fourguer le corps. Simple. Epurée. Un rien bucolique.
Enveloppé d’un drap, à même la terre, sous un
petit tumulus au fond de la terrasse. Pas aussi bucolique qu’un
fond de jardin, mais il faut savoir s’adapter, nous habitions en
appartement à l’époque.
Le
tout signé, daté. Ça n’aura pas été
avalisé, faute de témoin, mes parents ne sont jamais
parvenus à comprendre ce que je leur demandais à ce
moment tragique de leur existence.
Illustration : Dead Baby Uranus, par ranbassi, sur DeviantArt
samedi 5 septembre 2009
Le goût des adieux 1/9
<p>Son cœur s’est arrêté de battre un beau matin, ou peut-être une</p>
A l'heure de ma naissance, il me fallut une minute avant de me mettre à
respirer. C’est peu. Mais pas tant que ça. Je peux même
vous dire que j’ai pu sacrément gamberger. Mon naturel
optimiste aidant, je pris le temps de recenser ce qui mériterait
de figurer dans mon testament. Faut bien s’occuper.
Ainsi,
il me parut aller de soi que mon cordon, l’ombilical, je veux dire,
reviendrait à la science, seule à même d’en
tirer quelque chose.
De
même, il était évident que mon organisme
post-embryonnaire méritait d’aller à une riche
clinique offshore travaillant sur les cellules souches. Non par
altruisme, simplement pour me dire que j’aurais été
un jour, d’une manière ou l’autre, du bon côté
du système. Le rentable, s’entend, de côté.
Pour
le reste, j’étais trop détaché des possessions
matérielles pour avoir quoi que ce soit de plus à
léguer. Ça me pris tout de même l’essentiel de
cette minute de m’en assurer.
Finalement,
un drôle tout blanc me colla une machine sur le visage, et
comme on pousse une voiture dont la batterie est morte, on me souffla
assez dans les bronches pour que je daigne enclencher.
Du
coup je ne sais pas ce qu’ils ont fait de mon cordon, pas plus que
je n’aurai eu le loisir de contribuer à l’essor de la
recherche régénératrice.
Mais
ça m’a donné le goût des testaments.
Illustration : birth, par suzi9mm, sur DeviantArt
De l'expérimentation dans la zone
Je vous ai déjà parlé de la Zone d'Expérimentation ? Non, c'est vrai, je ne vous parle plus. Ce qui me laisse à penser que pour le coup je me parle tout seul. Pas grave, j'ai l'habitude.
La Zone d'Expérimentation. Un thème proposé par les lecteurs périodiquement, un délai d'un peu plus de trois semaines pour écrire quelque chose dessus, et dans l'intervalle, la publication des contributions de la session précédente.
A l'heure actuelle, après sept ou huit mois d'existence, plus d'une cinquantaine de textes ont été publiés, de qualité allant de bonne à excellente.
Ceci pour dire que le texte à suivre a été écrit dans le cadre de la Zone d'Expérimentation, sur le thème "le testament que vous n'écrirez jamais". Il est long, la session est passée depuis un moment, et il reste pour le moins intimiste, autant de raison de le publier ici plutôt que là-bas.
Quant à Sourlounge, je me dis que c'est un témoignage de sa survie, envers et contre tout (tiens, me fait penser à En vertu des corps, que je devrais publier ici), un salon délabré, façon ville fantôme de Western, en lequel, par instant, quelques voyageurs égarés viennent trouver un refuge ...
Illustration : Saloon, par CiaraStilleto, sur DeviantArt









