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jeudi 11 décembre 2008

Jean Paulhan : Le bonheur dans l'esclavage (préface à Histoire d'O de Pauline Réage)

Histoire d'O, une histoire d'amour poussée à son paroxysme dans le don de soi, la passion des corps entrelacée dans la passion des âmes. Une histoire de femme aussi. Et cette préface, une ode, et la lecture de cette lettre d'amour.

histoire_d_O

III. Curieuse lettre d'amour



Elle dit : "Tu as tort d'être étonné. Considère mieux ton amour. Il serait épouvanté, s'il comprenait un instant que je suis femme, et vivante. Et ce n'est pas en oubliant les sources brûlantes du sang que tu vas les tarir.
"Ta jalousie ne te trompe pas. Il est vrai que tu me rends heureuse et mille fois plus vivante. Pourtant je ne peux faire que ce bonheur ne tourne aussitôt contre toi. La pierre aussi chante plus fort, quand le sang est à l'aise et le corps reposé. Garde-moi plutôt dans cette cage et nourris-moi à peine, si tu l'oses. Tout ce qui m'approche de la maladie et de la mort me rend fidèle. Et ce n'est qu'aux moments où tu me fais souffrir que je suis sans danger. Il ne fallait pas accepter de m'être un dieu, si les devoirs des dieux te font peur, et chacun sait qu'Ils ne sont pas si tendres. Tu m'as déjà vue pleurer. Il te reste à prendre goût à mes larmes. Est-ce que mon cou n'est pas charmant quand il s'étrangle et bouge malgré moi, d'un cri que je retiens ? Il est trop vrai qu'il faut prendre un fouet quand on veut nous voir. Et même, à plus d'une, il faudrait un chat à neuf queues."
Elle ajoute aussitôt : "Quelle sotte plaisanterie ! Mais aussi tu ne comprends rien. Et si je ne t'aimais pas d'un amour fou, crois-tu qu j'oserais te parler ainsi ? et trahir mes pareilles ?"
Elle dit encore : "C'est mon imagination, ce sont mes rêves vagues qui te trahissent à chaque instant. Exténue-moi. Débarrasse-moi de ces rêves. Livre-moi. Prends les devants pour que je n'aie même pas le temps de songer que je te suis infidèle. (Et la réalité, c'est en tout cas moins préoccupant.) Mais prends soin de me marquer d'abord à ton chiffre. Si je porte la trace de ta cravache ou de tes chaînes, ou ces anneaux encore dans mes lèvres, qu'il soit évident pour tous que je t'appartiens. Aussi longtemps qu'on me frappe, ou qu'on me viole de ta part, je ne suis que pensée de toi, désir de toi, obsession de toi. C'est ce que tu voulais je pense. Quoi, je t'aime, et c'est aussi ce que je veux.
"Si j'ai une fois pour toutes cessé d'être moi, si ma bouche et mon ventre et mes seins ne m'appartiennent plus, je deviens créature d'un autre monde, où tout a changé de sens. Un jour peut-être je ne saurai plus rien de moi. Que me fait désormais le plaisir, que me font les caresses de tant d'hommes, tes envoyés, que je ne distingue pas - que je ne puis te comparer."
C'est ainsi qu'elle parle. Moi je l'écoute et je vois bien qu'elle ne ment pas. Je tâche de la suivre (c'est la prostitution qui m'a longtemps embarrassé). Il se peut, après tout, que la tunique ardente des mythologies ne soit pas simple allégorie ; ni la prostitution sacrée, curiosité de l'histoire. Il se peut que les chaînes des chansons naïves et les "je t'aime à en mourir" ne soient pas une simple métaphore. Ni ce que disent les rôdeuses à leur amant de coeur : "Je t'ai dans la peau, fais de moi ce que tu voudras." (C'est curieux que pour nous défaire d'un sentiment qui nous déroute, nous prenions le parti de le prêter aux apaches, aux prostituées.) Il se peut qu'Héloïse, quand elle écrivait à Abélard : "Je serai ta fille de joie", n'ait pas simplement voulu faire une jolie phrase. Sans doute l'Histoire d'O est-elle la plus farouche lettre d'amour qu'un homme ait jamais reçu.
[...]

Illustration : Histoire d'O par Eti 2811962 sur FlickR

Posté par d autres à 14:00 - Fragments et bribes - Commentaires [2] - Permalien [#]

Commentaires

    Heureuse année 2009 à vous...

    Posté par unevilleunpoeme, dimanche 11 janvier 2009 à 03:26
  • Une douce année à vous, également, inconnu(e) aux poèmes citadins.

    Posté par d'autres, lundi 12 janvier 2009 à 13:02

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