Sour Lounge

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mardi 11 novembre 2008

Chuck Palahniuk : Berceuse

Chuck Palahniuk ? Fight Club. Vous savez ça, vous cernez déjà le personnage.
Qu'ajouter ? Que rarement un auteur aura tant su me surprendre, que rarement la lecture à la chaîne d'un auteur m'aura encouragé à en lire plus sans me lasser de son modus operandi, qu'il a ce don de faire de chaque nouveau roman une nouvelle surprise, inattendue, que son écriture semble en permanence réinventer l'écriture, que ses écrits sont des bijoux de détails concernant l'assistance téléphonique, la bonne préparation du homard ou la fabrication d'explosifs, que ses personnages sont plus cinglés les uns que les autres sans que le rythme semble pâtire, qu'à l'instar de quelques, sa découverte fut un boulversement certain dans mes lignes, que l'Amérique est désenchantée, chez lui, pourtant toujours capable, au fin fond de l'ignominie, de trouver l'énergie de faire, défaire, construire ou détruire ce rêve américain que j'aurais tendance à croire inscrit dans les gênes, à force.
Chuck Palahniuk, si vous ne connaissez pas, il faut essayer.

Silence_by_marsellus_longus


[...]
C'est ça qu'on entend par civilisation.
Des gens qui jamais, au grand jamais, n'iraient jeter le moindre bout de papier par la vitre de leur voiture vous passeront à côté avec la radio qui beugle plein pot. Des gens qui, jamais, au grand jamais, n'iraient vous souffler à la figure la fumée de leur cigare dans un restaurant bondé gueuleront dans leur téléphone portable. Ils se crieront dessus au dîner à plein poumons, par dessus l'espace étriqué d'une assiette.
Ces gens qui, jamais, au grand jamais, n'iraient user d'herbicides ou d'insecticides inonderont le voisinage d'un brouillard de musique avec leur chaîne hi-fi qui diffuse de la cornemuse écossaise. De l'opéra chinois. De la country.
Hors des murs, un oiseau qui chante, c'est bien. Mais pas Patsy Cline.
Hors des murs, le tintamarre de la circulation suffit amplement. Y ajouter le Concerto pour piano en mi mineur n'améliore en rien la situation.
Vous montez le son pour masquer le bruit. D'autres vont monter leur musique pour masquer la vôtre. Alors vous remontez la vôtre d'un cran, une nouvelle fois. Tout le monde s'achète une chaîne plus puissante. C'est la course à l'armement du son. Et on ne le gagne pas avec un paquet d'aigus.
Rien de tout ceci n'est une question de qualité. Mais bien de volume.
Rien de tout ceci n'est une question de musique. Mais bien de victoire.
Vous écrasez l'adversaire avec vos basses. Vous faites trembler les vitres. Vous laissez tomber la ligne mélodique et vous hurlez les paroles à tue-tête. Vous y ajoutez des ordureries et vous appuyez bien fort sur chaque mot.
Vous dominez. Tout ceci est en réalité une question de pouvoir.
[...]
Ces musico-oliques. Ces calm-ophobes.
Personne ne veut reconnaître que nous sommes des drogués de musique. Ce n'est tout bonnement pas possible. Personne n'est drogué de musique, de télévision, de radio. Simplement, il nous en faut plus et plus, nous en avons besoin, plus de chaînes, un écran plus grand, plus de volume. Nous ne supportons pas de nous en passer, mais, non, personne n'est drogué.
Nous pourrions l'éteindre dès que nous le voudrions.
[...]
Ces distracto-oliques. Ces concentro-phobiques.
Ce bon vieux George Orwell a tout compris à l'envers.
Big Brother ne surveille pas. Il chante et il danse. Il sort des lapins de son chapeau. Big Brother est tout entier occupé à attirer votre attention à chaque instant, dès que vous êtes éveillé. Il fait en sorte que vous soyez toujours distrait. Il fait en sorte que vous soyez pleinement absorbé.
Il fait en sorte que votre imagination s'étiole. Jusqu'à ce qu'elle vous devienne aussi utile que votre appendice. Il fait en sorte que votre attention soit toujours remplie.
Et avec ce genre de nourriture dont on vous alimente, c'est pire que d'être surveillé. Comme le monde vous emplit toujours à tout instant, personne n'a plus à se soucier de ce qu'il a dans l'esprit. L'imagination de tous et de chacun bien atrophiée, personne ne sera plus jamais une menace pour le monde.
[...]
Rien de tout ceci n'est bien neuf.
Les experts de la culture grecque antique disent que les gens à l'époque ne voyaient pas leurs pensées comme leur appartenant en propre. Quand une pensée traversait l'esprit des Grecs de l'Antiquité, ils y voyaient un ordre que leur donnait un dieu ou une déesse. Apollon leur disait d'être brave. Athéna leur disait de tomber amoureux.
Aujourd'hui les gens entendent une publicité vantant des chips à la crème aigre et ils se précipitent pour les acheter, mais aujourd'hui, ils appellent ça le libre-arbitre.
Les Grecs de l'Antiquité, eux, au moins, se montraient honnêtes.

[...]

Partout les mots se mélangent. Les mots, les paroles des chansons, les dialogues, tout se mélange en une soupe capable de déclencher une réaction en chaîne. Peut-être que les actes de Dieu ne sont rien d'autre que la juste combinaison de camelote médiatique balancée dans les airs. Les mots mal choisis entrent en collision et invoquent un tremblement de terre. De la même manière que les danses pour la pluie invoquaient des tempêtes, l'exacte combinaison de mots serait susceptible d'engendrer des tornades. Un trop grand nombre de jingles publicitaires s'emmêlant les uns aux autres pourrait être la cause cachée du réchauffement de la planète. Un trop grand nombre de rediffusions télévisées allant, venant, se brassant les unes avec les autres pourrait être la cause des ouragans. Du cancer. Du sida.
[...]
Nous vivons au coeur d'une tour vacillante de babil incessant. Une réalité chancelante de mots. Une soupe d'ADN pour le désastre. Le monde naturel détruit, ne nous reste que le fouillis de ce monde de langage.
Big brother chante et danse, et nous ne sommes plus que des spectateurs. Si pierres et paisseaux peuvent vous rompre les os, notre seul rôle n'est plus que d'être bon public. A simplement prêter attention et à attendre le prochain désastre.



Illustration : Silence, par marsellus-longus, sur DeviantArt

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