samedi 19 juillet 2008
De l'accompagnement de l'homme
L'homme de la compagnie repasse sa chemisette, époussette ses chaussures et redresse ses lunettes. Quelques heures de bouchon, radio, fenêtres ouvertes, une première cigarette officie comme café. Passage du digicode, vidéosurveillance, déclic, bouffée d'air frais, déverrouille le bureau, l'homme de la compagnie laisse la lumière éteinte.
Il s'installe dans la place, tous les sens en alerte, jette un regard oblique à l'écran en éveil et le téléphone sonne.
Son chef. Le chef. Le salue. L'interroge. S'emporte. Et le houspille. Bonjour.
Pas de blanc après raccrochage. Pas de silence. Jamais.
Les ordinateurs ronflent, la clim' souffle, le fax sifflote. Entrée de la collègue.
Saluts protocolaires, distanciation polie, il faut s'habituer.
La pénombre est bleutée, filtrée par des persiennes colorées à la main. Les chaises sont bleutées d'origine autant qu'elles sont inconfortables et le téléphone sonne.
Et n'arrête plus. Une digue a cédé quelque part en amont du fil, il n'en peut plus de recracher son flot de voix, pressées, colériques, incertaines, curieuses, ils se relaient tous deux pour écoper avec un seul combiné.
Nombre de coups de pagaie plus loin, l'homme de la compagnie s'enfuit en pause.
Il pourrait sortir fumer une cigarette, prendre l'air, goûter la lumière du jour. La chaleur étouffante qui le guette derrière la porte en verre le dissuade.
Il se cale en arrière dans le fauteuil bleuté, et fixe un point en haut, une marque de fêlure. La marque grandit. Insensiblement. Il l'a déjà observée attentivement.
Aujourd'hui, pourtant, l'idée le travaille. La pièce déjà pas grande semble rapetisser au moindre millimètre d'allongement.
Il assure son assise, retient un peu son souffle, attend la fin de crise, les vertiges il connaît.
Mais l'obsession persiste, et il fait chaud ici, acquiescement de collègue, et on manque un peu d'air. L'homme de la compagnie déboutonne sa chemise pour reprendre son peu d'air et calmer les suées. Rien n'y fait, faut bouger, il tente se mettre debout. Flageole sur ses guibolles, un voile noir sur les yeux et retombe en arrière.
La pièce se rétracte toujours, des papillons noirs font la ronde, son coeur s'emballe dans un grand sprint. L'idée s'impose. Il faut agir. Il se redresse.
Les murs titubent et les armoires vacillent. Il tient bon, une main agrippée au bureau. Inquiétude de collègue, tu es sûr que ça va, hé ? Pause. L'homme de la compagnie tressaute de sa main libre, articule l'acquiescement et reprend la culbute.
Passe la porte en roulant, passe le hall en roulant, et s'arrête de rouler. Sa respiration siffle.
La main s'attarde sur la poignée, l'homme de la compagnie s'apaise, la porte refuse son ouverture. Main tremblante sur l'interrupteur, l'homme de la compagnie débloque, et s'avance hors de la pénombre.
L’homme de la compagnie déboutonne chemisette, enlève ses chaussures et ôte ses lunettes. Un regard dans son dos, une main passe sur son front, non vraiment, rien à faire, il n’est pas fait pour ça.
Exercice d'écriture bihebdomadaire sur le thème scène de claustrophobie
Illustration : Dystopian salayman par =rekanize, sur Deviant Art
(20080219)
vendredi 4 juillet 2008
De l'impromptitude raccourcie de la douleur des écorchures
Il lui avait promis les monts et les merveilles, il lui avait juré à la vie à la mort, avait fait miroiter les lendemains qui chantent, puis lui a signifié, leur union consommée, qu’elle pouvait l’oublier, histoire sans débouché, pas de temps à y perdre, trois lignes sur un texto.
Elle a pris la nouvelle dans un calme olympien, les sentiments éteints et le cœur en veilleuse.
Elle a pris la nouvelle comme on vit une blague dont on sait la teneur, en attendant la chute.
Elle a pris la nouvelle songeant à une erreur, il parlait à une autre, il l’aime bien trop pour ça.
C’est lorsque la journée a touché à sa fin, lorsque l’obscurité a étendu son voile, que son âme a compris ce qu’elle lisait en boucle, et son corps tout entier s’est pris de tremblements, ses tripes se sont nouées, ses tempes ont résonné, et de son cœur glacé, de sa gorge contractée, un long cri est sorti, de douleur et fureur.
Elle a pris la nouvelle comme une gifle au visage, cuisante et outrageante, la rougeur de la honte.
Elle a pris la nouvelle comme un poing dans le ventre, le souffle interrompu, à se plier en deux.
Elle a pris la nouvelle comme un coup dans le cœur, une lame acérée venue coupée ses ailes.
Son bras a balayé le bureau encombré, envoyant balader papiers, crayons, objets, et des poings contractés, elle a frappé le bois, y voyant son visage, s’y est frappé le front, y voyant une pierre, et à travers ses larmes, a hurlé sa colère, hurlé sa déception, hurlé sa trahison, une rage impuissante, une fureur animale, une femme blessée.
Elle a pris la nouvelle pour un bout de sa vie envoyée aux ordures d’un salaud insensible.
Elle a pris la nouvelle pour un bout de son cœur amputé sans sommeil par un chirurgien fou.
Elle a pris la nouvelle pour un bout de son âme brûlée sur le bûcher d’une illusion perdue.
Et ses larmes ont coulé, pendant de longues heures, tantôt prostrée au coin, bras autour des genoux, tantôt arrachant tout, déchirant et brisant, et ses larmes ont coulé sans épaule, solitaire, avec le sentiment de s’être un peu perdue.
Puis le jour est monté par derrière les futaies, ses rayons incendiaires sont tombés sur sa peau, et brisée de fatigue de s’être ainsi vidée, elle s’est recroquevillée, en position fœtale, à même le plancher, tremblante encore un peu, gémissements plaintifs s’échappant de sa gorge, sanglots résiduels remontant par frissons, jusqu’à qu’un noir sommeil vienne la prendre dans ses bras.
Dernier texte d'une série de quatre courts impromptu demandés pour une improvisation par thèmes. Pour celui-ci, le sujet était Souffrance --> Ame écorchée.
Illustration : I Will, par =Aegis-Strife, sur DeviantArt.
20080606

